lundi 3 février 2003

Femmes des quartiers :
l’égalité en marche
Interview d’Ingrid ,
animatrice du mouvement Femmes des Quartiers

par Sporenda

 

Q : Vous dénoncez un retour offensif du machisme sous forme d’un retour aux traditions patriarcales ?

R : Oui, nous avons lancé en réponse un appel sans équivoque pour réagir à cette régression, le manifeste « Ni putes, ni soumises ». Ce manifeste dénonce l’attitude des jeunes des quartiers qui, de plus en plus, stigmatisent les jeunes filles, les insultent quand elles assument leur féminité et ne les tolèrent que si elles se comportent en femmes soumises bonnes à rester à la maison, s’occuper des enfants et être des mères pondeuses. Il y a plusieurs générations de femmes qui ne se reconnaissent pas du tout dans ces deux termes et qui se battent pour leur émancipation, pour arriver à une égalité réelle entre les hommes et les femmes.

Le mouvement féministe historique des années 70 a gagné une égalité presque complète entre les hommes et les femmes en théorie mais aujourd’hui, sur le terrain, c’est une autre histoire. C’est encore plus vrai dans les quartiers en difficulté parce qu’il y a eu vingt ans de crise sociale et que cela a fait beaucoup de dégâts. Dans ces quartiers habitent des familles issues de l’immigration qui sont passées complètement à côté de la libération sexuelle de 68 et des mouvements féministes, parce qu’elles venaient juste d’arriver en France comme main d’oeuvre à bon marché et vivaient dans les bidonvilles. Donc, de ce point de vue, la nouvelle génération manque de repères, et il y a effectivement un retour à des traditions archaïques, y compris par le biais de la religion qui, comme toutes les religions monothéistes, enseigne que la place de la femme est dans la sphère privée et que son rôle est de s’occuper de sa famille, non de participer à la vie publique.

 

Q : Donc vous dites qu’il y a un lien entre le retour aux traditions machistes et la crise économique ? Dans une période de crise, le retour au passé est sécurisant, c’est quelque chose de connu auquel on peut se raccrocher face à un présent déprimant et un futur qui fait peur ?

R : La tradition, c’est aussi le principe d’éducation de la génération des parents ; pour moi, la génération de mes grands-parents, au fin fond de la Vendée : quand on n’est pas mariée à 20 ans, on est une pute...Heureusement, mes parents ont fait le travail avant moi et se sont détachés de ces valeurs archaïques, ce qui signifie concrètement plus d’échanges entre parents et enfants et pas de tabous sur la sexualité. Ce n’est pas le cas pour les jeunes filles avec qui j’ai grandi, et mon combat, c’est de faire en sorte qu’il y en ait plus qui aient la même chance que moi...D’avoir près de soi des gens qui aient cette ouverture d’esprit, pouvoir parler de ses inquiétudes, surtout quand on est une fille, au moment des règles, au moment des premières relations sexuelles... On voit de plus en plus de filles qui sont violées à 13 ou 14 ans, souvent par 20 ou 30 garçons. Nous sommes confrontées à ce genre de témoignages et nous voulons que ces jeunes filles, malgré ce qu’elles ont vécu, puissent s’émanciper.

 

Q : Que pensez-vous des affirmations de Marcela Iacub, dans son dernier livre «Qu’avez-vous fait de la libération sexuelle ?», selon lesquelles la plupart des victimes de viols collectifs (tournantes en langage média) sont consentantes ?

R : Ce sont des arguments qui ont été souvent mis en avant par les avocats des agresseurs. Quand il y a 20 agresseurs dans une affaire, la victime peut avoir à faire face à 20 avocats, elle est très isolée de nouveau face à un groupe ; tout va être fait pour discréditer sa version des faits. Et il y a en plus les commentaires des médias et d’intellectuels qui se permettent de porter des jugements qui culpabilisent la jeune fille, bien qu’ils ne connaissent rien à la réalité de terrain. Ces discours ne nous atteignent pas mais c’est terrible de dire ça à la face d’une victime d’une telle agression qui a besoin de toute son énergie pour se reconstruire. Au quotidien, nous travaillons avec ces jeunes filles qui vivent la violence, y compris sous sa forme la plus extrême, celle des viols collectifs. Et l’exemple de Samira Bellil va donner à ces jeunes filles le courage de parler. Son livre, Dans l’enfer des tournantes, est un témoignage très lourd ; j’ai eu besoin de le relire plusieurs fois, d’autant que j’ai rencontré Samira à ce moment-là. Ce qu’elle a écrit, c’est une libération de la parole, comme ce que nous avons commencé à faire aux Etats-généraux, et comme la Marche des femmes contre le ghetto et pour l’égalité, tout ça fait partie du même mouvement. Grâce à elle, grâce aux Etats généraux, de plus en plus de jeunes filles vont oser parler et dénoncer ça. Pour que, en aval, les petits frères et les petites soeurs comprennent qu’il y a des limites à ne pas dépasser, limites qui ont été trop souvent franchies dans les quartiers. Pour le procès de la jeune fille d’Argenteuil, dont l’appel va avoir lieu en septembre, j’espère que les peines seront confirmées, voire aggravées (car il s’agit d’un viol aggravé ; 20 ans de prison) parce que la justice doit appliquer la loi pour que les jeunes comprennent bien la gravité de ce crime.

 

Q : Ce que vous dites au sujet des avocats des accusés dans les procès de viol qui essayent de faire du procès celui de la victime, c’est classique et ça arrive partout...

R : Oui, nous avons des revendications qui sont spécifiques à nos combats mais qui concernent aussi toutes les femmes ;

par exemple demander la création de lieux d’accueil dans les commissariats, la formation de personnels à l’accueil des femmes victimes de violences, la sensibilisation à ces violences dès l’école, ce sont quelques-unes de nos propositions mais elles concernent toutes les femmes. Nous disons aussi qu’il faudrait mettre en place une vraie éducation sexuelle dans l’éducation nationale, que celle-ci ne soit pas limitée à l’étude des organes sexuels comme c’est le cas actuellement. La marchandisation du corps, elle est présente partout à la télé ; éduquer au respect de l’autre, au respect du corps de l’autre, ça rentre dans l’éducation civique.

 

Q : D’après les prises de parole aux Etats généraux des femmes des quartiers, pourriez-vous me donner une idée des problèmes typiques auxquels sont confrontées les jeunes filles et pour lesquels vous leur apportez une aide ?

R : On a abordé quatre thèmes aux Etats-généraux , celui des violences--les violences conjugales et celles dont sont victimes les jeunes filles confrontées à l’autorité masculine dans leur famille--, la sexualité, le poids des traditions, et enfin l’accès à l’emploi, au logement, etc. Et nous aidons les femmes confrontées à ces problèmes par l’intervention d’une adulte-relais qui travaille dans les structures des Maisons des potes, ou affilées à la fédération. Le premier pas, ça va être d’accompagner les femmes dans les administrations, de les assister dans leurs démarches pour des aides sociales, et de faire en sorte que ces femmes puissent s’émanciper de la pression économique des hommes, qu’elles puissent avoir un compte bancaire, recevoir les allocations familiales, inscrire leurs enfants dans des structures sportives dans un second temps... Si une femme a besoin d’une aide urgente , nous travaillons avec des centres d’accueil, nous essayons de trouver des solutions en urgence...

 

Q :N’y-a-t’il pas un manque de centres d’accueil ?

Oui, effectivement. Je travaille avec une association de l’Essonne ; il y a un nouveau centre d’accueil de 100 places qui se construit à Brétigny ; c’est un bol d’air mais malheureusement, ce n’est pas suffisant . C’est ce genre de revendications que nous voulons faire passer avec la Marche des femmes. Nous sommes un mouvement social et nous avons une liste de revendications politiques ; nous espérons être entendues car sans décisions politiques la situation ne changera pas.

 

Q : Est-ce que vous êtes confrontées à un retour en force de certaines pratiques traditionnelles comme les mariages forcés ?

R : Oui, c’est vrai, mais les jeunes filles élevées en France arrivent à contrer cette tendance en faisant un travail sur leurs parents, par le dialogue. Fadela (Amara) est une exemple de ce travail sur la famille :elle a un père kabyle, avec une mentalité traditionnelle, et elle l’a fait évoluer en discutant patiemment avec lui, parce qu’elle aime sa famille et que communiquer avec eux, leur faire comprendre son point de vue, c’est hyperimportant pour elle.C’est précisément ce travail--expliquer, convaincre--qui l’a préparée à ce qu’elle fait actuellement dans notre mouvement ; sans ça, elle ne serait pas aussi forte. Dans chaque famille, on peut faire évoluer les mentalités si on se donne les moyens de le faire.

Le mouvement de libération des femmes, ça date de moins d’un siècle. Ca fait moins d’un siècle que les femmes se battent pour exister en tant qu’êtres humains, donc nous avons encore beaucoup de travail de conscientisation à faire mais le côté encourageant est que, s’il y a encore des hommes qui ont des comportements machistes, il y en a peu qui soient encore foncièrement machistes. Des hommes qui ont évolué, dans les quartiers, il y en a plein...

 

Q : Vous dites qu’il y a beaucoup d’agressions verbales, d’insultes sexistes pour les jeunes filles dans les lieux publics. Mais ce comportement paraît bizarre parce que, si c’est pour draguer, ça ne semble pas être la bonne méthode...

R : Ce n’est plus du tout de la drague, c’est le fait des jeunes qui sont sans repères. Ils sont sortis du système éducatif, ils n’ont pas d’emploi et n’ont plus rien à quoi se raccrocher, sauf peut-être leur mère. Ils n’ont pas eu la chance d’attraper l’ascenceur social, ils n’ont pas acccroché à l’école, ce qu’on doit faire si on veut sortir d’un milieu défavorisé. Ces bandes de jeunes n’ont pas non plus de repères du côté de l’amour et de la sexualité, parce que le tabou sexuel est toujours en vigueur dans la majorité des familles. Une femme qui ne respecte pas la tradition, qui envoie des signaux qu’ils déchiffrent comme sexuels, c’est une salope. Et c’est ce qui déclenche les violences verbales, puis les violences physiques. Ils ne comprennent pas qu’une fille émancipée dise non, ils entendent oui.

 

Q : Quelles sont les stragégies de survie des filles confrontées à ces problèmes ? On a parlé des bandes de filles machos qui s’habillent comme des mecs, qui se protégent contre l’agression en se comportant en agresseur...

R :Oui, c’est une stratégie de protection pour certaines : elles se comportent comme les garçons-jogging, baskets-et même parfois, elles leur donnent des filles en pâture-on l’a vu dans le viol collectif de la dalle d’Argenteuil. Elles ont intégré que, dans les quartiers, c’est la loi du plus fort, et elles en tirent les conséquences. Elles veulent être aussi fortes que les garçons, elles adoptent des comportements agressifs, violents, dans le non-respect de l’autre. Dans les bandes, il y a une compétition constante pour celui qui taillera le plus, qui trouvera ce qui fait le plus mal. Et il y a aussi beaucoup de garçons qui ne veulent pas être là-dedans, qui sont entraînés...Parce qu’ils ne veulent pas être traités de pédé ou perdre la face devant leurs copains. C’est le regard des autres qui prime...

 

Q :Il y a une pression sociale très forte à se conformer à certaines règles ?

R : Oui, dans les quartiers, le regard des gens vous suit partout. On est obligé de tenir compte de ce regard, et c’est pourquoi il y a très peu de filles qui osent mettre des jupes sans pantalon de dessous, pour ne pas attirer l’attention. On essaie d’être passe-partout, on essaye de se faire plaisir mais en gardant profil bas. Et on sort du quartier, pour faire d’autres choses, pour vivre sa vie. Les filles sortent beaucoup plus du quartier que les garçons...

 

Q : Dans Pote à Pote, j’ai lu que le domaine de la sexualité est celui où la dégradation de la situation des femmes est la plus grave. Les jeunes filles n’ont aucune information sur leur corps et leur sexualité, et les garçons aussi, sauf par le porno.

R : Les tabous sexuels sont beaucoup plus ancrés que dans la société en général.Ni la libération sexuelle ni le mouvement féministe ne sont des références pour la majorité des gens dans les quartiers, ces idées ne sont pas arrivées jusque là, et le tabou sexuel n’a guère changé depuis des siècles : on ne parle pas de sexualité, il faut que les filles soient vierges avant le mariage...

 

Q : Parlez-moi de la Marche des femmes.

R : Le départ est le 1er février et on va faire vingt-cinq villes jusqu’au 8 mars. Nous espérons recueillir un maximum de signatures pour la pétition. L’itinéraire de la Marche : on fait un tour par la Bretagne, après on descend dans le sud, on remonte jusqu’à Lille et on redescend sur la région parisienne pour finir.

 

Q : Quelles sont les personnalités qui parainent la Marche ?

R :Il y a Agnès B., Chantal Thomas, des femmes et des hommes politiques, des chanteurs, des acteurs-Agnès Jaoui, Bacri, des écrivains, des sociologues. C’est génial ! (1)

 

Q : Ca devrait avoir un grand retentissement. Vous allez accompagner la marche ?

R : Oui, je serai dans la caravane, avec dix autres personnes...

 

Interview par Sporenda

Soutenez la Marche des femmes des quartiers en signant la pétition " Ni putes ni soumises" : www.macite.net/petition

(1) Et aussi Laure Adler, Isabelle Alonso, Leïla Babès, Elodie Bouchez, Carla Bruni, Jane Birkin, Lou Doillon, Charlotte Gainsbourg, Kathe Barry, Karin Viard, Zazie, etc.