Le 8 mars 2009, nous fêtons les dix ans des Chiennes de garde. C’est en effet lors de la Journée internationale des femmes de 1999 que j’ai lancé le Manifeste des Chiennes de garde. J’avais imaginé ce nom en traduisant l’anglais watchdog au féminin, et en y voyant malice — oui, j’étais consciente du double sens du mot chienne, et je continue à l’assumer, car l’humour est l’une de nos principales richesses, à nous, féministes, qui sommes surtout fortes de nos convictions, de la justesse de notre demande de respect, de la légèreté de notre ironie face à la lourdeur de la grossièreté machiste.
Ce sont les insultes sexistes adressées à la ministre Dominique Voynet au Salon de l’agriculture qui m’avaient déterminée à lancer un réseau de vigilance contre les machos, pour défendre à titre préventif la dignité des femmes. J’en avais discuté avec quelques proches, notamment Marie-Victoire Louis et Isabelle Alonso, et nous avons décidé de nous engager ensemble contre ces violences symboliques que sont les insultes sexistes, bien représentatives du machisme français, et largement ignorées à l’étranger.
Au moment de la première action, six mois plus tard, en septembre 1999, nous étions 729 à avoir signé le Manifeste. Je tiens à rappeler et à honorer la mémoire de quelques-unes des premières Chiennes de garde qui nous manquent, hélas ! — la lexicographe Josette Rey-Debove, directrice du Robert, les écrivaines et militantes féministes Francine Comte, Michelle Coquillat, Françoise d'Eaubonne et Catherine Valabrègue, la mannequin Anne Zamberlan, l’écrivain Paul Guimard, l’universitaire Eric Hicks, l’historien Jacques Kergoat, le Dr Pierre Simon, cofondateur du Planning familial, et aussi mon compagnon Gabriel. Leur souvenir nous accompagne, leur force nous soutient, leur exemple nous inspire.
Nous saluons les signataires de la première heure, celles et ceux (ils étaient 25 % d’hommes à l’origine) qui ont osé, en 1999, se dire Chiennes de garde dans un pays où, comme chacun le sait, le ridicule tue. Nous avons une gratitude particulière pour l’écrivaine Benoîte Groult dont la si pertinente formule « LE FÉMINISME N’A JAMAIS TUÉ PERSONNE — LE MACHISME TUE TOUS LES JOURS » est notre devise ; elle figure sur les banderoles que nous portons lors de nos manifestations.

En 1999, il fallait avoir de l’audace pour se dire Chiennes de garde et défendre la dignité des femmes, car les droits des femmes n’étaient guère à la mode. Le sont-ils davantage en 2009, où on continue à mépriser et même à haïr leurs défenseur-es, les féministes, mais uniquement les femmes féministes, car les hommes féministes échappent à cet opprobre. Or, depuis près de deux siècles qu’il existe et à l’exception des années 70, le mouvement a toujours été mixte ; pourtant, on n’en veut qu’aux femmes féministes. Pourquoi tant de hargne, pourquoi tant de haine ?
Notre handicap aggravé, car être une femme engagée dans le débat public est déjà un lourd handicap, est sans doute que nous n’utilisons ni explosifs ni armes pour nous faire mieux entendre. Comme Martin Luther King ou Nelson Mandela, comme Flora Tristan ou Hubertine Auclert, nous nous contentons d’en appeler, pacifiquement et avec humour, à l’intelligence, à la raison, au droit : tout de même, demander le respect, la justice ET l’égalité, n’est-ce pas exorbitant ? Il suffit que nous existions pour être insupportables à ceux qui bénéficient indument de privilèges reposant sur une prétendue supériorité de naissance : avant que nous ayons commencé à prendre notre souffle pour parler d’égalité et de justice, avant que nous ayons exprimé la moindre demande, les machos nous jugent agressives, ce qui donne bien la mesure de leur propre agressivité.
Personne n’attaquerait des militants antiracistes sur leurs pratiques sexuelles ou leur aspect physique, car il est désormais à peu près admis que leur cause est juste. Pas la nôtre, et nous en sommes encore loin ! Des violences sexistes symboliques jusqu’aux assassinats machistes, des salaires masculins supérieurs en moyenne de 15 % (à travail équivalent) à ceux des femmes, jusqu’aux tâches ménagères dont les hommes s’estiment déjà bien bons de faire en moyenne 20 %, la masse des violences, des injustices et des discriminations subies par les femmes est énorme, bien répertoriée, et totalement injustifiable. Pourtant, laquelle d’entre nous, quand elle prend le risque, au bureau ou avec des copains, de casser l’ambiance en osant en parler, n’a jamais été traitée de mesquine, de rabat-joie avec poil aux pattes, et parfois de mal-baisée ? Quel rapport avec ce que nous dénonçons ?
« Mal-baisées ! » Combien de fois l’avons-nous entendu pendant nos manifs dans la rue ? À quelle bassesse dégradante pour son auteur faut-il en être réduit pour proférer une telle insulte, si absurde au demeurant, car nous sommes de bonnes vivantes, vous pouvez m’en croire, y compris celles d’entre nous qui ont subi des violences sexistes et sont parvenues à transformer leur souffrance en solidarité ! Quand j’écoute ces machos insulteurs, je me dis qu’ils doivent avoir terriblement peur de la parole des femmes et de leur demande d’égalité, qu’ils doivent manquer de confiance en eux, pour en arriver à nous traiter de mal-baisées, nous ! Mais ils ne nous ont pas regardées !
Nous, féministes aux cheveux blancs, si nous avons œuvré pour libéraliser la contraception et l’avortement, c’était bien pour pouvoir nous envoyer en l’air joyeusement, et laisser la voie ouverte aux jeunes ! Si nous avons dénoncé la contrainte à l’hétérosexualité, le mythe du prince charmant et le mariage-prison, c’était — et c’est toujours — pour aller au septième ciel avec qui nous voulons, en nous « foutant bien », selon Brassens, « du regard oblique des passants honnêtes » !
Nous, les féministes, depuis près de deux siècles, rêvons d’un monde meilleur, d’un monde plus juste, un monde dans lequel l’utopie républicaine serait réalisée, celle que promet la devise LIBERTÉ ÉGALITÉ FRATERNITÉ. Toutefois, pour éviter de laisser les hommes entre eux, ce que semble impliquer le mot fraternité, j’ai proposé un mot qui intégrerait les femmes — adelphité, formé sur la racine grecque adelph- qui a donné les mots grecs signifiant sœur et frère.
Alors, élevons-nous ensemble vers notre idéal : LIBERTÉ ÉGALITÉ ADELPHITÉ…

Je reviens aux Chiennes de garde, pour un bilan rapide de nos dix ans.
L’expression Chiennes de garde est passée dans le langage courant, et on la rencontre souvent dans les médias, avec le sens de « féministes bien décidées à tenir les machos en respect ». Grâce à Isabelle Alonso, qui m’a succédé à la présidence de l’association, nous avons continué à avoir une bonne visibilité médiatique. Ariane Prez et Emmanuelle Messéan ont poursuivi le travail, avant que je redevienne cheffedemeute en 2007, en unissant les Chiennes de garde et La Meute contre la publicité sexiste, fondée en 2000 ; ces deux mouvements œuvrent contre deux types de violences sexistes symboliques, les violences en mots pour les Chiennes de garde, et celles en images pour La Meute.
La Meute des Chiennes de garde lance des actions contre des publicités sexistes. Chaque année, elle décerne le prix à la publicité la plus sexiste, et notre lauréat pour 2009 est une affiche pour les slips Sloggi.
Quant aux Chiennes de garde, en dix ans, nous avons lancé une quarantaine d’actions en soutien à des femmes insultées publiquement de manière machiste.
L’année dernière, nous sommes descendues dans la rue avec banderoles, masques, slogans et chansons, pour défendre la mémoire de Simone de Beauvoir. Célébrant le centenaire de sa naissance, Le Nouvel Observateur avait jugé bon de la représenter en couverture, nue et de dos. Nous avons donc demandé à voir les fesses de Sartre et, pour faire bonne mesure, celles de Jean Daniel qui — devons-nous le regretter ? — n’a pas jugé bon de nous satisfaire…
Toutes ces actions, ma réflexion d’historienne et aussi mon travail de féministe engagée dans le mouvement des femmes depuis 1971 m’ont donné trois convictions que j’espère vous faire partager :
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Les machos ne sont forts que de notre faiblesse.
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Le machisme est hélas ! encore très puissant, mais il est ringard, alors que le féminisme représente l’avenir et l’espoir.
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Sans égalité des femmes et des hommes, notre démocratie est et restera inaboutie. Quand il sera enfin acquis que le gène du récurage des toilettes ne se trouve pas sur la paire de chromosomes XX (féminins), quand on aura compris que les pères aussi doivent prendre du temps, beaucoup de temps, pour élever leurs enfants, l’humanité aura accompli une révolution que j’ose qualifier de copernichienne.
Avant de passer à notre prix au MACHO DE L’ANNÉE, je voudrais indiquer où nous en sommes aujourd’hui dans le domaine des insultes sexistes publiques : force nous est de constater qu’en dix ans, dans les médias grand public, la grossièreté langagière en général s’est banalisée, les insultes sexistes en particulier étant devenues monnaie courante sans que grand monde, sauf quelques Chiennes de garde, s’en offusque.
Voilà qui explique sans doute pourquoi les votant-es pour le prix du MACHO DE L’ANNÉE, membres de l’association Chiennes de garde, qui avaient à choisir parmi une sélection, n’ont pas retenu les deux citations comportant les insultes "pute" et "salope" (dues la première à Thierry Ardisson, la seconde à Fabrice Luchini), et ont donné en grande majorité leur voix à des phrases témoignant d’une intention insultante prenant la forme d’un dénigrement sexiste.
En effet, au pays des Lumières et des droits de l'Homme, qui ne sont toujours pas dénommés droits humains, on peut lire ou entendre sur les femmes en général et plusieurs femmes en particulier les horreurs sexistes que vous pouvez découvrir ici — une centaine de citations, choisies dans un abondant matériau qu’Annick Boisset a recueilli tout au long de l'année 2008 dans les médias grand public (presse, télévision et radio). Désormais, on dispose, et pour la première fois à notre connaissance, d’un inventaire précieux et effarant sur le machisme français au quotidien.
Les Françaises ont été parmi les dernières à obtenir le droit de vote, le 21 avril 1944 ; les machos français seraient-ils les derniers à avoir tout loisir d’exprimer leur haine misogyne dans l'espace public sans que quiconque y trouve à redire ? Je rappelle que les Chiennes de garde, avec les dizaines de milliers de signataires de notre Manifeste, demandent une loi anti-sexiste sur le modèle de la loi antiraciste, et que nous ne nous satisfaisons pas de la loi de 2004 qui réprime moins sévèrement le sexisme que l’homophobie.
En lançant le prix au MACHO DE L’ANNÉE, nous voulons imposer le respect aux « machos publics » : qu’ils se le disent, les Chiennes de garde veillent. Qu’ils gardent présente à l’esprit notre ferme recommandation d’avoir à se contrôler quand ils s’expriment en public ! Sinon, grrrrrrr ! Ceci vaut en particulier pour le Macho de bronze François Cavanna, dont un article traîne « dans la bouse » Ségolène Royal et Hillary Clinton, avec des commentaires sexistes sur le physique de cette dernière.
C’est Fabrice Éboué qui reçoit le Prix Macho d’argent des Chiennes de garde pour une réplique qu’il voulait spirituelle : « Le féminisme, c'est pas seulement des femmes autoritaires ou des mal-baisées, c'est aussi des lesbiennes ! » Aurait-il trouvé drôle qu’un humoriste lance (au troisième degré, bien sûr) : « L’antiracisme, c’est pas seulement des prétentieux coincés du cul, c’est aussi des homos ! » ?
J’annonce maintenant le premier lauréat du prix des Chiennes de garde au MACHO DE L’ANNÉE.
Mes très chères sœurs, mes très chers frères,
Le premier MACHO DE L’ANNÉE des Chiennes de garde est le cardinal-archevêque de Paris, André Vingt-Trois. Notre lauréat n’a malheureusement pas pu se joindre à nous, mais il nous a envoyé une lettre.
En vertu du proverbe « Un chien regarde bien un évêque », adapté pour la circonstance en « des Chiennes réprimandent bien un archevêque », voici donc la remontrance publique des Chiennes de garde au cardinal-archevêque de Paris :
Monsieur,
Vous avez dit sur Radio Notre-Dame, le 6 novembre 2008, alors que vous étiez interrogé sur une plus grande participation de femmes aux célébrations liturgiques, notamment pour la lecture des Écritures :
« Le plus difficile, c'est d'avoir des femmes qui soient formées. Le tout n'est pas d'avoir une jupe, c'est d'avoir quelque chose dans la tête. »
Si vous aviez été interrogé au sujet de célébrations œcuméniques, auriez-vous répondu : « Le plus difficile, c'est d'avoir des juifs qui soient formés. Le tout n'est pas d'avoir une kippa, c'est d'avoir quelque chose dans la tête » ?
Les femmes, « une jupe », « quelque chose dans la tête » ? Comment avez-vous pu, vous, chrétien, vous, haut responsable de l’Église catholique, faire preuve d’un tel manque de respect envers les femmes, qui constituent plus de la moitié des assemblées dans les églises, et sont aussi très actives dans l'Église, participant à de nombreuses formations, non seulement pour être formées, mais aussi pour enseigner ?
Selon nous, le plus difficile pour vous, c’est de rendre justice aux femmes. Le tout n'est pas d'avoir une soutane, c'est d'avoir du respect pour la moitié de l’humanité.
Une sélection de huit phrases avait été proposée au vote des Chiennes de garde à l’aveugle, c’est-à-dire sans indication du nom des auteurs. Le résultat n’en est que plus marquant : votre déclaration est arrivée de loin en tête, et elle a recueilli plus du tiers des voix. Vox populi, vox Dei, n’est-ce pas ?
Certes, vous avez exprimé à plusieurs reprises des regrets pour ces mots que vous qualifiez dans votre réponse de « propos maladroits », d’« expression malheureuse et blessante ». Nous comprenons très bien que vous les regrettiez, étant donnée la tempête qu’ils ont soulevée à l’intérieur de l’Église.
Certes, vous arguez qu’ils ont été « sortis de leur contexte », mais vous avez aussi déclaré sur Radio Notre-Dame le 6 décembre : « C’était précisément l’inverse que je voulais dire. Ce que je voulais répondre, c’est que la mission des baptisés dans l’Église ne dépend pas du sexe mais de la capacité personnelle. »
Même si vous vouliez dire l’inverse, vous avez dit ce que vous avez dit — « Le plus difficile, c'est d'avoir des femmes qui soient formées. Le tout n'est pas d'avoir une jupe, c'est d'avoir quelque chose dans la tête » — et vous aurez beau dire et redire et réexpliquer ce que vous auriez pu dire si vous l’aviez dit, nous, ce que nous entendons dans ce que vous avez réellement dit, c’est une atteinte à la dignité des femmes.
Vous ne vouliez peut-être pas faire de l’humour ; pourtant, votre déclaration a été « saluée par des rires en studio », précise Jérôme Anciberro sur le site temoignagechretien.fr. Que vous l’ayez voulu ou non, vous avez donc fait rire l’assistance avec une plaisanterie machiste aux dépens des femmes, porteuses de jupes n’ayant rien dans la tête.
Pour nous, féministes, vos propos ne sont qu’accessoirement « maladroits » ou « malheureux », car là n’est pas la question de fond : ils sont sexistes. Ils ont pu blesser des catholiques, dont certaines portent des jupes tout en ayant aussi une tête bien faite, mais ce dont ils témoignent pour nous, selon notre analyse de féministes laïques, c’est de la violence arrogante d’un machisme institutionnel qui refuse aux femmes la dignité et l’égalité.
Vous assimilez les femmes à un vêtement traditionnel, la jupe, alors que la bataille des Françaises pour avoir le droit de porter un pantalon a duré des siècles. Vous mentionnez qu’elles doivent avoir « quelque chose dans la tête », comme si le droit à l’instruction et à la formation n’était pas l’un des plus difficiles à exercer pour les femmes. Si les deux tiers des analphabètes du monde sont des filles et des femmes, n’est-ce pas parce que le savoir donne accès au pouvoir, et que partout dans le monde le pouvoir se conjugue au masculin ? En particulier dans l’Église catholique, avec sa hiérarchie exclusivement masculine ?
Est-ce à nous de vous rappeler que Jésus a pris la défense de femmes maltraitées par une société machiste ? Qu’il a refusé de juger la femme adultère, promise à la lapidation, en renvoyant ses accusateurs d’un magistral : « Que celui qui est sans péché lui jette la première pierre ! » ? Que rien dans son enseignement ne justifie l’exclusion des femmes du sacerdoce ? Qu’il a manifesté une égale considération aux deux sexes, et qu’à ce titre il mériterait d’être qualifié de premier féministe ? Pourquoi l’Église n’a-t-elle pas perpétué cette tradition d’égalité et de respect, pourquoi s’est-elle comportée envers les femmes, écrit la théologienne protestante France Quéré, « comme si l’Évangile n’avait pas existé » ? Pourquoi l’Église ne privilégie-t-elle pas la version de la Genèse où la création de l’humanité est présentée comme celle d’un couple — « homme et femme Il les créa » ? Dois-je enfin insister sur l’instant fondateur de la foi chrétienne — la découverte du tombeau vide par des femmes qui ont ensuite annoncé la résurrection ? Je laisse le dernier mot à l’apôtre Paul enseignant qu’il n’y a « en Dieu ni homme ni femme ».
En conclusion, nous vous invitons à faire de votre mieux pour ne pas risquer de figurer sur la prochaine liste des machos de l’année, car les Chiennes de garde veillent, et chaque 8 mars, trrrrremblez, machos, elles montreront les crocs.
Nous prenons acte de vos regrets, et ne doutons pas que vous soyez sincèrement désolé d’être notre premier lauréat. Quant à moi, je regrette votre absence : au nom des Chiennes de garde, j’aurais volontiers échangé avec vous, en rentrant mes crocs et en toute adelphité, un baiser de paix et de pardon. Vous dites souvent, avec l’apôtre Jean, que « Dieu est amour ». Face à la haine meurtrière de certains machos, nous féministes essayons de garder le sens de l’humour et, en tout cas pour moi, car la vie est si courte, le sourire de l’amour.