g[Chiennes de garde] Odon Vallet et le déni du viol


IMPRIMER
IMPRIMER
imprimer avec les forums



Odon Vallet et le déni du viol

jeudi 22 mai 2003

par 
Mathieu


Ce texte reprend une lettre en réaction à la tribune d’Odon Vallet parue dans Le Monde du 6 juin 2002.




DANS LA MEME RUBRIQUE :
Procès pour viol : Justice est faite ? 2

Groupes de parole violences : rencontre avec une "animatrice"

Car c’est bien de désir qu’il s’agit. lettre ouverte à Michel Schneider

Interview de Samira Bellil

Le Boomerang : la dénonciation calomnieuse.

Ca se passe près de chez vous : des filles incestueuses aux mères aliénantes




par Mathieu

M. Odon Vallet s’inquiète, dans Le Monde daté du 6 juin 2002. La France a un problème, c’est que la moitié des crimes, nous dit-il, jugés en France, sont des crimes sexuels. Alors plutôt que de s’inquiéter du nombre en hausse des victimes et de l’état de la société qui ne sait comment enrayer cette criminalité, il envisage une solution plus radicale : cessons d’emmerder les violeurs. Non, la justice n’est pas un "tribunal des moeurs", car les viols ne sont pas une question de moeurs. Ce sont avant tout des crimes, et c’est ce qu’Odon Vallet a tendance à oublier.

L’argumentaire d’Odon Vallet est terriblement banal, mais pas moins inquiétant pour autant.

En somme, il suffirait d’avoir une définition plus restrictive du viol, de faire moins de procès pour viol, de moins emprisonner de violeurs, et tout irait déjà mieux. Mieux pour qui ? Pour les violeurs, assurément.

Sachez, M. Vallet, que la justice a anticipé vos désirs, puisque la majorité des viols ne font jamais l’objet d’un procès. Pour vous satisfaire, sachez également que dans une grande partie des cas, les viols sont déqualifiés par les juges. En qualifiant les faits en "agression sexuelle", qui n’est pas un crime mais un délit, on fait passer le procès au tribunal correctionnel et non en assises, et par là on dit définitivement à la victime, avant même que le procès débute, qu’elle n’a pas été violée.

Une étude commandée par le gouvernement (ENVEFF), en 2000, révélait que près de 50 000 femmes adultes sont violées en France chaque année, chiffre auquel il faudrait ajouter les autres catégories de victimes. D’ailleurs Odon Vallet fait peu de cas que l’immense majorité des viols sont commis par des hommes sur des femmes.

Sur ces plus de 50 000 viols commis chaque année (en englobant toutes les victimes), seulement 8458 en 2000, et 9574 en 2001, ont été enregistrés par la police. Est-ce encore trop, monsieur Vallet ? Sur ces milliers de viols, seulement 1772 ont fait l’objet d’une condamnation, en 2000, dont 1376 en assises (criminels majeurs). Est-ce trop ? Vous semblez aimer l’arithmétique, alors en voilà. En supposant une relative stabilité des chiffres entre 1999 et 2000, environ 17% des viols font l’objet d’une procédure, et 16% de ces procédures aboutissent à une condamnation, soit même pas 3% de violeurs condamnés. Monsieur Vallet trouve visiblement que c’est trop.

Par comparaison, la police a enregistré 1051 homicides volontaires en 2000, tandis que la même année 498 condamnations étaient prononcées pour ces crimes, soit presque 50%. Alors qu’il soit bien clair que si les viols sont si nombreux à faire l’objet de procès, c’est tout bonnement parce que les viols en France atteignent des chiffres hallucinants.N’en parlons pas, ne parlons pas des victimes, sauf lorsqu’elles sont mineures. Là, on n’a pas de mots assez forts pour exprimer l’indignation et la colère, mais les 50 000 adultes violées chaque année n’ont droit qu’à des miettes de ces beaux sentiments.

La remarque de monsieur Odon Vallet sur le consentement est malheureusement très représentative de cette hypocrisie. A mots à peine couverts, il laisse entendre que la victime qui porte plainte ne saurait être crue lorsqu’elle dit qu’elle n’était pas consentante. Enrobé de vocable juridique, on nous ressort donc l’éternel argument de la femme violée parce qu’elle a "allumé" ou "provoqué". Pour un peu il accuserait les victimes de porter plainte. Comme Michel Schneider le faisait, avec la même malhonnêteté intellectuelle à propos du harcellement sexuel, Odon Vallet récuse la question du consentement à plusieurs reprises. Une fellation forcée est un viol, et se réfugier derrière un argument culturel de mauvais aloi (la plupart des jeunes ne considéreraient pas une fellation comme un acte sexuel) n’est qu’une manière supplémentaire de ne s’intéresser qu’au violeur en évacuant la souffrance de la victime, en la niant.

Voilà un homme qui, le plus sérieusement du monde, réserve au seul crime de viol un traitement inique : il faut juger avant le procès, contre la victime. Comment se fait-il qu’il n’applique qu’au viol cette ignoble logique comptable ? Pourquoi faut-il qu’il trouve gigantesque le nombre de procès pour viol alors qu’ils ne représentent qu’une partie infime de l’activité totale des tribunaux en France pour la bonne raison que la société s’emploie à sommer la victime de viol de retirer sa plainte ou de minimiser le crime du violeur ?

N’est-ce pas le rôle d’une enquête, et d’un tribunal, de déterminer si la personne mise en examen doit être reconnue coupable ou non ? De quel droit cet homme qui est pourtant un juriste s’estime-t-il légitime pour trancher seul au nom de la nation ? De quel droit accorde-t-il si peu de crédit à la parole des victimes ? Dans quel machisme crasse a-t-il trempé son code pénal pour qu’il ne sache plus le lire qu’avec le regard d’un avocat résolu des violeurs ?

Personne ne peut nier qu’il se passe en France quelque chose d’une immense gravité, que de nombreux garçons ont une vision tragiquement déformée de la sexualité et des femmes. Nul ne peut nier l’urgence d’un effort d’éducation, effort qui n’est pas du ressort des tribunaux. Mais il est également évident que des voix toujours plus nombreuses minimisent la souffrance des victimes et relativisent le viol au point de le nier. En matière d’éducation, il apparaît pourtant que des tribunes comme celles d’Odon Vallet diffusent à l’attention des violeurs un message permissif, sinon d’encouragement. L’argument "éducatif" ne serait-il donc que le cache-sexe d’une entreprise de minimisation du viol ? On a malheureusement des raisons de le croire.

L’expression "crimes sexuels" contribue également à cette relativisation. Seul le viol, parmi les atteintes sexuelles, est un crime, donc cette expression n’est qu’une manière de désigner le viol en taisant le mot. Ce faisant, le doute plane sur la catégorie des "crimes sexuels", puisque l’auteur laisse ainsi penser qu’elle contient d’autres atteintes qui ne sont pas criminelles, alimentant l’idée que la loi exagère. Le goût du synonyme confine ici à la manipulation.

Est-il normal que si peu de violeurs soient condamnés ? Est-il normal que les coupables se voient infliger une peine de 2 ans environ en moyenne, alors que le code prévoit jusqu’à 15ans et 20 ans en cas de circonstances agravantes ? Est-il normal que les victimes soient humiliées d’un bout à l’autre de la procédure , et qu’on mette systématiquement leur parole en doute ?

Odon Vallet, votre argumentation truffée d’idées reçues et de parti-pris machistes semble relever plus des brèves de comptoirs qu’émaner d’un juriste respectant le code pénal et les lois. Il est temps de répondre aux questions que nous soulevons ici, au lieu de donner des excuses aux violeurs, jamais aux victimes.

Mathieu Arbogast

Odon Vallet

Le viol et la vertu

www.lemonde.fr/article/0,5987,3232--278843-,00.html

extrait libre de l’article :

"ENTRE viols et « tournantes », tourisme sexuel et pédophilie, la justice nationale et mondiale est un tribunal des moeurs. Le légal et le moral nefont qu’un entre les mains des juges et des procureurs, qui ont remplacé prêtres et confesseurs pour défendre le bien et pourfendre le mal. Que les hommes de robe défendent les femmes et les enfants est justifié, mais le bras séculier de la puissance publique leur donne les armes redoutables du procès et de la prison : la moitié des crimes condamnés en France sont des crimes sexuels, [...]."