| Samia mercredi 4 février 2004 par Leirn | |||
| Sociologie de parc de jeu L’heure des mamans Où ça va se nicher... Macho ! Le sexe sans sujet Un homme nu dans... GENTILLE ! Du second degré ordinaire en fac Je ne suis pas féministe ! par Leirn | Le tribunal de Grande Instance de Nanterre est un immense bâtiment froid de béton et de métal. Il ressemble à la Préfecture, à la fac... on sent une unité architecturale de mauvais goût dans cette ville. Hier soir, il y avait le procès en appel des viols collectifs du quartier de la Dalle à Argenteuil, plaisamment appelés « tournante », mais vous me permettrez de rectifier. Entre décembre 1998 et janvier 1999, Samia, attirée par deux anciennes copines, a été plusieurs fois violée en réunion par un grand nombre de jeunes de son âge : 15 ans. Les deux filles ont été reconnues complices. Dix-sept garçons coupables de viols étaient hier soir au tribunal, mais il en manquait à peu près autant, que Samia n’a pas pu identifier et retrouver. La première audience a eu lieu à Pontoise, il y a un peu plus d’un an. Elle s’est passée dans une ambiance affreuse, insultes, provocations, Samia et sa mère se faisaient traiter de tous les noms. Les accusés avaient pris des peines conséquentes... Ils espéraient un allègement cette fois-ci, ce qui s’est produit : entre 4 à 1 an de moins. La contrition ça paye : ils se sont bien tenus, l’air penaud, regardant leurs pieds jusqu’au verdict. A défaut d’avoir appris le respect envers les femmes, ils ont appris le respect contraint pour la cour de justice. Certains paraît-il regrettent sincèrement. D’autres sont toujours convaincus qu’elle était consentante. Hier soir donc avait lieu le délibéré après 15 jours d’audience. Au premier étage du palais de justice, il y a un grand couloir qui fait le tour des salles d’audience, vaste, c’est presque un hall, sol en carrelage, murs marron ou gris, escaliers oranges, avec des bancs ça et là. Dans le couloir, les familles des accusés attendent. Des mères, et des sœurs, certaines voilées, des pères et des frères. Des avocats qui déambulent... l’atmosphère est calme, les gens sont graves. Parfois une discussion déclenche un sourire. A un des angles du couloir, une quinzaine de policiers qui font les cent pas et qui veillent à ce qu’aucun d’entre eux ne tourne le coin. Sur un des côtés de ce couloir, il y a Samia, sa mère et son éducatrice, plus des Chiennes de garde. On est là depuis Pontoise, on est venu pour le final. Il faut le voir pour se rendre compte de l’incroyable disproportion : une jeune fille et en face 19 accusés. Samia, sa mère, son éducatrice, 3 personnes en tout devant la foule hostile des amis et parents. Je comprends pourquoi nous sommes venus, pour attendre, nous aussi, dans ce couloir et montrer qu’elles ne sont pas seules..., nous sommes venues nombreuses, mais nous ne sommes qu’une dizaine. Le délibéré qui aurait dû se finir à 19h30 a duré jusqu’à 22h. C’est long. On discute, on déambule, Samia se déplace dans le palais de justice sous escorte, pour aller aux toilettes, pour aller à la machine à café, pour se dégourdir les jambes. Parfois, des membres des familles des accusés tentent une incursion, soi-disant pour téléphoner à part... ou par « hasard », parce qu’ils ont fait le tour par l’autre côté. C’est curieux de se sentir protégée par des policiers alors qu’on est seulement venu accompagner une victime. C’est long le délibéré, alors on discute. L’éducatrice est une fille formidable. Elle parle de Samia. C’était une fille discrète, elle n’avait pas de grand frère pour la protéger, mais une petite sœur qui risquait d’y passer, si elle n’était pas docile. Elle ne se baladait pas en mini-jupe, elle ne sortait pas avec les garçons. A 15 ans, elle était naïve, comme je pouvais l’être moi-même à cet âge. Peut-être avait-elle été plus protégée que les autres... Elle n’avait pas compris les règles de la cité, elle n’était pas intégrée dans un groupe, ça se paye. Samia, ça aurait pu être moi, si j’avais habité Argenteuil. Qui sont ces filles qui ont piégé Samia ? Des copines qui lui ont fait croire qu’elles l’aimaient bien, qu’elles allaient l’intégrer au groupe ? Des filles qui fonctionnent comme des mecs, pas de vie sexuelle, pas de féminité, des mecs comme les autres. Elles font bien la différence entre les proies : les salopes comme Samia, les filles bien et les mecs. Je me demande où elles se rangent, mais certainement pas dans l’espèce des filles. Maintenant, Samia est en fac. Elle veut être avocate. Des filles sont venues témoigner dans ce procès, pour défendre les accusés. Une d’entre elle a dit que l’un des accusés était un type bien, qu’elle voulait l’épouser. La fille tremblait littéralement en témoignant. Depuis le précédent procès, elle avait perdu 30 kg, elle était visiblement terrifiée. Samia et sa famille ont déménagé. Le soir, cette fille-là rentre dans sa cité. Elle sait bien qu’elle n’en sortira jamais. Parmi les filles qui sont venues à la barre, d’autres y sont peut-être aussi passées. Il y a eu des pères aussi. Qui ont dit qu’ils ne se doutaient de rien. L’un d’entre eux a bien expliqué la situation : il part travailler à 8h, il rentre le soir à 20h. Et pour savoir ce qu’il se passe la journée, il demande à son épouse... qui ne dit rien. Les mères couvrent leur fils, les adorent, les survalorisent, puisqu’elles ne peuvent exister que par leur fils. Leur fils est tout... « 4 ans de prison, c’est cher pour quelques pipes » a crié l’une d’entre elle au procès à Pontoise. Une autre hier soir a dit : « la justice se fait là haut, pas sur cette terre. » Il y a même un des fils qui a dit à sa mère d’arrêter de le défendre, qu’il était coupable, on ne l’avait pas forcé, il avait choisi le mauvais chemin. Et puis, il y a une autre mère, dont le fils particulièrement bavard et sans remords racontait sans honte les actes qu’il avait commis... quand les mots ont fait sens, elle s’est évanouie. Et les fils, ces petits rois chez eux, qui ne comprennent même pas qu’une gamine de 15 ans ne peut pas être consentante quand on vient à 20, ont fini par comprendre qu’on attendait d’eux du remords. Alors ils en montrent... L’avocat de Samia et son éducatrice ne sont pas très convaincus, à part pour quelques uns, peut être. Comme l’explique Françoise Héritier dans « Masculin / Féminin, Dissoudre la hiérarchie », se faire inviter à une tournante, c’est la grande fête, c’est comme une place au premier rang au Parc des Princes. Des filles toujours consentantes, des salopes qui aiment ça, ça existe, y’en a plein les pornos. Puisqu’elle est là, c’est qu’elle est d’accord. Puisqu’elle ne dit pas non, puisqu’elle ne se débat pas, c’est qu’elle dit oui. Le fait qu’avant, y’en a un qui avait un couteau pour la convaincre, le fait qu’elle a une petite sœur, le fait qu’il est le dixième ou le vingtième à passer, ça ne compte pas. Plus tard, ils épouseront une fille bien, pratiquante, voilée, qui leur fera des enfants. La salle d’audience est pleine, une bonne vingtaine de policiers, autant d’avocats, 50 personnes dans le public et nous, une douzaine, sur le côté. Samia est à 2 mètres de ses violeurs. La Présidente du jury appelle chacune des 19 personnes pour rendre compte des charges retenues. C’est long, dix-neuf personnes, je pense à Samia, qui les voit tous et entend leur nom et toutes les peines, allégées à chaque fois. Cette fois, le tribunal a pris en compte qu’ils étaient mineurs au moment des faits et a minoré les peines. Et puis c’est fini, on discute encore, pour savoir quand se tiendra le tribunal civil. J’y comprends pas grand chose, la mère de Samia non plus. Samia lui explique, posément. Sa force et son calme m’impressionnent. Chez les accusés, on se retient mais on est content. Il y a des pouces levés vers la famille en signe de victoire. Celui qui est acquitté, qui ne connaissait personne à Argentueil, qui a toujours nié, semble copain avec tous ses collègues de banc. La situation est irréelle, deux des accusés ont déjà été violés en prison. La police évacue les familles. Samia pleure. Si vous voulez exprimer votre soutien à Samia, écrivez lui : Samia c/o Chiennes de Garde 35 rue des Francs Bourgeois 75004 Paris | ||
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