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| Mélanie la porte close mardi 24 août 2004 par Yanne j’inaugure ce nouvel espace mis à la disposition des internautes féministes, sur le site des CDG. Trois nouvelles (hors concours) trois destins de femmes, trois ages de la vie : l’enfance, l’adolescence, l’age mûr. féministes, à vous d’écrire ! | |||
| Un infâme mensonge ? Judith Corpus Femina Journal rock and roll... La faim du monde La femelle de l’espèce Vengeance La petite culotte Amère thune Gay friendly par Yanne Ex-Présidente des CDG | Mélanie Après déjeuner, je suis allée faire pipi et je me suis aperçue que j’avais mes règles. Zut ! ... Je n’avais rien dans mon sac de plage pour me prémunir, il fallait que je rentre à pied, à la villa, dans la chaleur assommante d’un soleil au zénith et le bruissement strident des cigales. Si seulement j’avais été aux toilettes avant déjeuner..., j’aurais pu repartir avec Monsieur Brenard qui remontait les enfants pour la sieste. J’ai juste prétendu que je rentrais pour dormir un peu à cause d’une migraine et j’ai pris le chemin qui grimpait en serpentant jusqu’à la maison ocre et rose, tout en haut de la pinède ; En arrivant, je suis passée par derrière pensant que les enfants ne devaient pas me voir sinon ils voudraient jouer et refuseraient la sieste imposée. Monsieur Brenard était le seul qui avec autorité pouvait arracher les enfants à leurs jeux de plage et les emmener sans discussion vers un repos obligatoire ; Mélanie pleurnichait parfois, arguant qu’à sept ans on est une grande, mais le petit Benoît, trois ans, s’endormait souvent dans son siège auto, avant d’avoir atteint le porche de la maison. Lorsque je suis entrée, toute la maison était silencieuse, aucun rire d’enfant, pas de voix racontant une histoire, pas de comptine égrenée par un disque grésillant, pas de radio en sourdine, rien, pas un bruit, tout le monde devait dormir épuisé par la chaleur étouffante. Pieds nus, je me suis dirigée vers ma chambre au rez de chaussée en quête de tampax : c’était la première année que je mettais des tampax, et je me sentais enfin une vraie jeune fille. Mince ! Impossible de retrouver la boite que ma mère avait du mettre dans mes bagages : rien dans ma trousse de toilette, rien dans mon sac de voyage, rien dans ma valise...« Merde ! Elle a oublié de me mettre des tampons ou quoi ? » J’étais furax me voyant déjà expliquer à Monsieur Brenard qu’il devait m’emmener à la pharmacie pour acheter des protections périodiques ... la honte... Je me suis dit que Muriel devait en avoir dans sa salle de bain, et que je lui avouerai cet emprunt en tête-à-tête : on s’entendait super bien et vu que j’étais la fille de la meilleure amie de sa mère, je n’étais pas traitée comme une baby sitter habituelle, mais comme une amie invitée, donnant un coup de main pour jouer avec les enfants. Je suis montée sans bruit... « bon, si je rencontre Monsieur sortant de sa chambre, j’explique que je cherche une aspirine... d’ailleurs vu qu’il y a salle de bain pour madame et salle de douche pour monsieur, peu de risque de me retrouver face à lui. » Je me suis glissée dans la salle de bain de Muriel, la porte de communication de la chambre conjugale attenante était entrouverte, et j’ai aperçu le grand lit à baldaquin vide, ouf ! Monsieur n’était pas là en train de faire la sieste. J’ai ouvert deux-trois tiroirs et trouvé une boite de tampons, j’en ai sorti quelques-uns et me suis dirigée vers les toilettes au fond du couloir. C’est en redescendant que j’ai entendu de drôles de bruits, en provenance de la chambre de Mélanie, quelqu’un respirait bruyamment, ça chuchotait, avec des petits gémissements, j’ai pensé qu’elle chahutait avec son petit frère, ils avaient souvent des moments de pure complicité où elle redevenait un vrai bébé avec fous rires, chatouilles et galipettes sur les lits ; J’ai collé mon oreille contre la porte, en souriant, pensant que ces petits coquins finiraient par s’écrouler et s’endormir, sans qu’on ait besoin d’intervenir... et j’ai entendu la voix rauque de Monsieur Brenard : "tu aimes bien ça, hein ? Tu sais que c’est notre secret, hein ! Il ne faut surtout rien dire sinon on te mettra en prison, parce que papa t’aime trop fort. » Je sais que j’ai eu peur, « on ne met pas les petites filles de sept ans en prison, alors pourquoi il dit ça ? C’est quoi le secret ? » Je n’ai rien compris sur le moment, comment aurais-je pu deviner ce qu’il se passait derrière cette porte étrangement fermée ? (On laissait toujours les portes des enfants ouvertes pour pouvoir les entendre pleurer ou se lever)... Quel drame pourrait survenir dans le silence d’une maison luxueuse, habitée par une famille adorable, gaie et moderne ? Je suis descendue sans bruit, et j’ai repris en courant le chemin vers la plage ; j’étais en nage, j’avais mal au ventre, ... « mais à quoi joue-il avec Mélanie ? Pourquoi lui raconte-t-il des mensonges ? Pour lui faire peur ? C’est un conte de fée ? » Le lendemain j’ai demandé à Mélanie « il te racontait quoi Papa ? » Elle m’a regardée, l’air grave et elle m’a dit :« ...rien, je n’sais plus, il me lit des livres parfois papa, tu sais, mais... parfois non... » Les vacances touchaient à leur fin, je me souviens que j’avais hâte d’aller faire mon stage d’équitation avec l’argent de poche que j’avais gagné, j’ai occulté le malaise ressenti derrière cette porte close, ces bruits bizarres, ces paroles chuchotées, ce secret redoutable et la menace de la prison. J’ai tout oublié, j’avais quinze ans, j’étais aussi ingénue que pouvaient l’être les enfants des années cinquante éduqués en pension et sans télévision. Oui, j’ai vraiment tout oublié ; les vacances suivantes je suis partie en Angleterre, les suivantes avec des copains, d’autres avec mon petit ami, les étés ont passé, Mélanie, son petit frère, ses parents, sont sortis de ma vie sans le vouloir réellement. J’ai commencé à militer activement dans des mouvements féministes contre les violences faites aux femmes, j’ai organisé des virées en Angleterre avec le planning pour accompagner les femmes voulant avorter, distribué clandestinement les premières pilules, suivi les manifs, participé aux ateliers violences conjugales, sexualité féminine, partage de tâches ménagères, etc. et j’ai travaillé, aimé, eu des enfants. Jamais, jusqu’à mon arrivée sur un forum féministe sur Internet, je n’ai repensé à l’été de mes quinze ans ; Un jour, une intervenante a posté son récit, hurlant sa colère, son dégoût d’enfant abusée, racontant la terreur de cette violence incestueuse, la culpabilité ressentie, les menaces du père « trop affectueux », la dissuadant de divulguer ce secret empoisonné. Elle a raconté l’aveuglement coupable des membres de sa famille, l’incrédulité horrifiée de celle à qui elle avait osé enfin en parler à demi mot, elle a décrit sa souffrance, son mal de vivre, sa vie ratée, et elle a terminé par : personne n’a voulu voir, personne n’a voulu croire, personne n’a voulu imaginer le pire : le pire je l’ai vécu, je le vis encore et jamais plus personne ne pourra me sauver. C’est trop tard. Pour Mélanie aussi sans doute, c’est trop tard. Pardon, Mélanie. J’ai appris depuis, qu’il faut parfois oser pousser les terrifiantes portes closes. | ||
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