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| Judith mercredi 25 août 2004 par Yanne | |||
| Un infâme mensonge ? Mélanie Corpus Femina Journal rock and roll... La faim du monde La femelle de l’espèce Vengeance La petite culotte Amère thune Gay friendly par Yanne Ex-Présidente des CDG | « Judith » Le premier mot qui me vient à l’esprit pour la décrire, c’est « escogriffe » ... Quel est le féminin d’escogriffe ? Grande gigue ? Non, il y avait dans son allure dégingandée, une élégance féline un peu voyou, un charme impertinent, une sorte de maturité détachée, donnant l’impression que rien ni personne ne pourrait la soumettre, ni la blesser. Elle arborait une courte crinière d’un blond sans doute savamment coloré. Le teint lisse et mat, un nez long et de grands yeux noirs toujours un peu cernés, n’en faisaient pas une beauté, mais elle possédait « du chien » comme disaient nos mères, et une façon de porter l’uniforme bleu marine comme crée sur elle par un grand couturier. Son parfum, doux et subtil, à peine poivré tranchait littéralement avec nos eaux de lavande banales ; sa voix un peu rauque, au débit rapide et modulé lui conférait un charme mystérieux de jeune adulte égarée dans un monde d’enfants ; elle riait souvent, renversant la tête en arrière, montrant les dents, carnassière et irrésistible Judith déboula en cours d’année dans le pensionnat de filles, sans doute après avoir été renvoyée d’un autre établissement ; un grand vent d’anticonformisme se mit à souffler dans les rangs bien formés, bousculant insidieusement la routine d’adolescentes obéissantes et formatées. En empruntant le grand escalier, les surveillantes s’épuisèrent à hurler : « à gauche ou à droite mesdemoiselles ! On ne monte pas au milieu ! Il y eut toujours deux ou trois réfractaires qui s’écartaient volontairement du lot, grimpant fièrement au milieu. Au réfectoire, il y eut des tablées entières d’affamées, faisant grève de la faim devant les insipides plats d’épinards à l’eau. Les maux de ventre, pour éviter les monotones rosaires imposés et aller se balader vers l’infirmerie, se propagèrent de façon inquiétante. Les tampons si pratiques et discrets, bien qu’interdits, remplacèrent les encombrantes protections périodiques en tissus molletonnés ; les pensionnaires apprirent à critiquer le règlement absurde, la messe obligatoire, les décisions infantilisantes péremptoires, les punitions iniques, et ce, avec politesse mais fermeté. L’aumônier un peu gaga ne les vit plus à confesse. Elles surent manifester en bourdonnant toutes ensemble, à l’étude, en gardant l’air innocent ; Elles osèrent chanter faux à tue-tête, à la chorale, poussant la prof de musique acariâtre et injuste en congé maladie ; les punitions collectives devinrent si courantes, qu’il n’y eut plus de repos le « jour du Seigneur » pour les religieuses, obligées de surveiller un grand nombre de réfractaires « consignées ». Une époustouflante meneuse de femmes avait réussi à embrigader sous son influence un grand nombre d’élèves, soudain entrées en résistance, devant une éducation trop rigide destinée à faire d’elles de futures jeunes épouses chrétiennes, souples, soumises et obéissantes. Pour la première fois les professeurs, les religieuses, les surveillantes semblaient désarmées devant des jeunes filles osant affronter l’autorité, avec aplomb et justesse. Sans doute, le charisme, l’intelligence et l’humour de la chef de bande, les décontenançaient : jamais une élève n’avait montré autant de désinvolture distinguée devant la discipline séculaire, alliée à une excellence absolue dans toutes les matières scolaires ! Quand Judith est arrivée, Marie faisait partie d’un petit groupe de camarades de longue date, bien soudées et solidaires, mais imperceptiblement elle s‘en détacha, tournant son intérêt vers « l’escogriffe », fascinée au point de bientôt l’assister comme « premier couteau ». Peu à peu elles devinrent inséparables, partageant les bêtises, les fous-rires, les activités extra scolaires, le tennis, la piscine, l’équitation, mais surtout les confidences. Leur connivence devint si entière, leur relation si fusionnelle que les autres filles, peu à peu, en furent exclues. Marie, à quinze ans, traversait une période de doute existentiel et balançait entre un anticléricalisme hargneux et un athéisme prudent. Quand sa grande amie la convainquit de réclamer d’aller à la messe tous les matins, pour bénéficier juste après, d’une récréation supplémentaire ensemble, elle accepta sans hésiter, supportant stoïquement le service religieux ennuyeux pour gagner quinze minutes de liberté et de papotage avec son amie. « Tu m’aimes ? » demandait souvent Judith « Bin oui, t’es ma meilleure amie, bien sûr que je t’aime ! » répondait Marie « Tu ne m’aimes pas autant que je t’aime... » « Mais si, mais si ! » assurait Marie, à peine consciente de l’ambiguïté de cette remarque. Au début du troisième trimestre, arriva une nouvelle surveillante, tout à fait originale : elle faisait des études de théâtre, parlait des comédiens qu’elle avait rencontrés, des pièces classiques qu’elle voulait un jour mettre en scène et « dépoussiérer » et surtout traitait les élèves en adultes responsables, ce qui limitait considérablement leur propension à désobéir. Chaque année, était organisé, pour la kermesse de fin d’année, un spectacle, avec danses, théâtre, chorales. La pionne se proposa de monter une pièce de Marivaux avec les grandes. Les premières et terminales étant peu disponibles en raison du Bac, ce fut donc sur les secondes, qu’elle engagea sa responsabilité pour mener à bien son projet. Les rôles furent distribués parmi les « ex-premières en récitation » « meilleures en expression orale » et « excellentes en dissertation » : ce n’étaient sans doute pas les plus aptes à jouer la comédie, mais ces méritantes avaient brillamment passé les épreuves scolaires. A Marie échut le rôle de Lisette et, à sa grande joie, Judith fut choisie pour lui donner la réplique en Arlequin. Ainsi, après avoir soulevé auprès des autorités ecclésiastiques, quelques réserves dues surtout à son titre, la pièce « le jeu de l’amour et du hasard » fut mise en chantier. Le metteur en scène, grâce à son enthousiasme et à son sens de la diplomatie, réussit à convaincre la mère supérieure de l’importance de l’enjeu d’une représentation parfaite pour le prestige du pensionnat. Les « actrices » bénéficièrent donc d’un traitement de faveur, habituellement réservé aux futures premières communiantes : on faisait preuve à leur égard d’une mansuétude rafraîchissante,les laissant répéter durant le moindre temps libre et les soustraignant à toutes les corvées ou pensum. AH ! la jolie période que ces trois mois passés à répéter ! Marie prenait très au sérieux son rôle de Lisette, montrant charme, rouerie, humour et fraîche séduction. C’est à ce moment là que la vocation de comédienne lui vint : voilà ce qu’elle voulait faire de sa vie : interpréter des personnages différents, se passionner pour des textes magnifiques et donner au public le bonheur de partager ces émotions. Le théâtre devint une passion dévorante, Marie se mit à lire tous les classiques qu’elle avait plus ou moins dédaignés durant sa scolarité, elle réclama à son metteur en scène des conseils sur son jeu et une exigence de professionnelle, elle voulut découvrir des ouvrages sur le théâtre dans tous ses aspects, les décors, les costumes, la mise en scène, les grands professeurs d’art dramatique, le conservatoire, la Comédie Française : elle devint obnubilée par la prestation amateur qu’elle allait devoir accomplir devant un public, élèves, parents, grands-parents, enseignants, religieuses et même l’évêque, certes acquis d’avance, mais devant lequel, elle le sentait, il lui fallait montrer un indiscutable talent naissant. Finie la messe superflue tous les matins et finies les confidences amicales, finie la légèreté des discussions sur les petits copains inventés, imaginés, espérés, les engouements fugitifs d’acteurs et de chanteurs adulés, finies les connivences pleines de tendresse et de fantaisie des deux amies adolescentes. Marie passa de l’autre côté du miroir aux alouettes et Judith devint à ses yeux une partenaire agaçante, un peu trop désinvolte, ne prenant pas au sérieux l’enjeu de la représentation théâtrale scolaire, enfin : pas à la hauteur des prétentions artistiques de Marie, future grande comédienne. Judith en souffrit sans aucun doute, et pour la première fois, dans cette galaxie de pensionnaires, on vit pâlir une étoile, s’affadir une personnalité pétillante, s’éteindre un feu follet : leur démone en cheffe, se mit à faire des efforts peu convaincants, pour apprendre avec précision des répliques, qui pourtant semblaient sortir de sa bouche avec une justesse absolue. [ Maîtres et valets ont échangé leurs rôles, Silvia et Dorante, les maîtres, s’étonnent d’être sensibles aux charmes d’une personne d’un rang social inférieur. Lisette et Arlequin, valet et soubrette, de leur côté, s’émerveillent et profitent de leur pouvoir de séduction sur celui ou celle qu’ils prennent pour un maître ou une maîtresse. ] ActeII scène 3 ARLEQUIN (Judith) : Madame, il dit que je ne m’impatiente pas ; il en parle bien à son aise le bonhomme. LISETTE (Marie) : J’ai de la peine à croire qu’il vous en coûte tant d’attendre, Monsieur, c’est par galanterie que vous faites l’impatient, à peine êtes-vous arrivé ! Votre amour ne saurait être bien fort, ce n’est tout au plus qu’un amour naissant. ARLEQUIN : Vous vous trompez, prodige de nos jours, un amour de votre façon ne reste pas longtemps au berceau ; votre premier coup d’œil a fait naître le mien, le second lui a donné des forces, et le troisième l’a rendu grand garçon ; tâchons de l’établir au plus vite, ayez soin de lui puisque vous êtes sa mère. LISETTE : Trouvez-vous qu’on le maltraite, est-il si abandonné ? ARLEQUIN : En attendant qu’il soit pourvu, donnez-lui seulement votre belle main blanche pour l’amuser un peu. LISETTE : Tenez donc petit importun, puisqu’on ne saurait avoir la paix qu’en vous amusant. ARLEQUIN, lui baisant la main. : Cher joujou de mon âme ! Cela me réjouit comme du vin délicieux, quel dommage, de n’en avoir que roquille ! LISETTE : Allons, arrêtez-vous, vous êtes trop avide. ARLEQUIN : Je ne demande qu’à me soutenir en attendant que je vive. LISETTE : Ne faut-il pas avoir de la raison ? ARLEQUIN : De la raison ! Hélas je l’ai perdue, vos beaux yeux sont les filous qui me l’ont volée. LISETTE : Mais est-il possible, que vous m’aimiez tant ? Je ne saurais me le persuader. ARLEQUIN : Je ne me soucie pas de ce qui est possible, moi ; mais je vous aime comme un perdu, et vous verrez bien dans votre miroir que cela est juste. LISETTE : Mon miroir ne servirait qu’à me rendre plus incrédule. ARLEQUIN : Ah ! Mignonne, adorable, votre humilité ne serait donc qu’une hypocrite ! LISETTE : Quelqu’un vient à nous ; c’est votre valet. ............................................... La représentation fut un succès, un triomphe, en réalité, pour Marie qui n’avait jamais été si drôle, juste et subtile lors des répétitions. Elle fut si éblouissante fraîche et naturelle, que le père de la pionne, qui dirigeait une compagnie théâtrale connue, vint lui proposer, à la fin de la représentation, de reprendre pour une tournée estivale, le rôle de Lisette, dans sa propre mise en scène. Marie était sur un petit nuage, ses parents discutaient déjà de la proposition sérieuse de ce prestigieux directeur de troupe. Il l’expliquait de façon tout à fait convaincante (et avec un charme fou ) : ce n’était que 26 dates, entre juillet et août : la rentrée scolaire prochaine n’en serait en rien bouleversée, leur fille bénéficierait d’un chaperon de leur choix, et toucherait un cachet très appréciable. Marie, ravissante et déterminée, était SA Lisette, ajouta-t-il ! Judith aussi avait été très crédible en Arlequin, personne, sans doute, n’avait remarqué, à sa juste valeur, la sincérité de son jeu, son aisance travestie en jeune homme, la tendresse de son regard envers Lisette. Ce grand escogriffe de valet fit beaucoup rire, sans doute encore plus parce que joué par une fille que l’on savait par ailleurs un peu scandaleuse et originale. Lors du dîner d’adieu, Judith, resta étrangement silencieuse, son rire ne résonna pas avec impudence comme à l’accoutumée, ses traits d’habitude si mobiles, ses yeux si vifs, semblaient estompés derrière un voile de douceur un peu triste. Non pas qu’elle fût jalouse, amère ou chagrine du succès de Marie, toutes savaient que jamais elle n’aurait fait preuve d’une telle mesquinerie, jamais ! Judith était un diamant brut de loyauté. Les lèvres à peine entrouvertes dans une esquisse de sourire, le regard étrange, impassible et insondable, elle fixait une Marie volubile et exaltée : un sourire de masque étrusque... figé dans l’instant qui oscille entre une béatitude sereine et un désespoir infini. Marie soudain surprit le regard immobile et profond de Judith : « T’as pas fini de me fixer avec des yeux de merlan frit ? » Tout le monde éclata de rire. Une tablée de pensionnaires, un peu éméchées au mousseux, qui pouffent de rire ça fait du raffut ! Ca secoue la table, ça renverse les verres et balaie les sentiments les plus délicats. Une ombre fugace passa dans les yeux de Judith. « Merlan frit ! Merlan frit ! hurlaient des filles en hoquetant... Arlequin fait des yeux de merlan frit à sa Lisette ! ...aaaaahhh aha aha. » Pendant l’été, après de rapides répétitions, Marie poursuivit une tournée réussie, elle n’eut pas le triomphe escompté : mais elle fut une jeune Lisette charmante et remarquée, et commença à apprendre son métier. A la rentrée, elle refusa de rejoindre le pensionnat et décida d’être externe dans un lycée mixte et de suivre des cours de théâtre en donnant la priorité à sa vocation. Puis une lettre arriva ; en fait, deux lettres : l’une du père de Judith, s’excusant de faire suivre, si tard, une lettre de Judith, adressée à Marie. La dernière lettre de Judith, hélas ! Un court message dont il aurait souhaité que jamais Marie ou quiconque ne prenne connaissance... Mais deux mois avaient passé, et il s’était résigné à accepter l’inacceptable et à respecter la dernière volonté de sa fille. Marie, le cœur battant, déplia la petite feuille de papier à lettre mauve qu’elle savait être celui de Judith : « Marie, Tu ne m’aimes pas autant que je t’aime, ...à jamais, Adieu. Judith (Arlequin) » Peu de personnes apprirent ou devinèrent la cause réelle du suicide de Judith ; famille, amis et même la police locale furent extrêmement discrets sur ce drame ; à seize ans, elle avait mis fin à ses jours, : on parla de dépression d’adolescente, un fait divers assez banal en somme. On sut par la suite qu’elle avait avalé une forte dose de barbiturique, s’était glissée dans le nœud coulant d’une cordelette attachée à la poutre de sa chambre mansardée, et avait attendu, debout sur son lit, que la mort vînt avec l’assoupissement ; une méthode radicale que l’on rencontrait plus généralement chez les garçons, avait souligné le médecin légiste. En dépit du péché mortel que constituait un suicide, une messe fut dite en sa mémoire, exigée par les nombreuses pensionnaires pour qui l’ère Judith avait ouvert la porte de la contestation et de l’émancipation féminine. Seule Marie comprit que leur Goliath du féminisme avait été terrassé par une simple petite pierre... dans le cœur. Le drame de ce suicide coïncida curieusement avec la fin d’une époque : la fin des années soixante. Le pensionnat ne faisant plus recette, il devint un lycée privé mixte, de plus en plus laïque et progressiste. | ||
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