g[Chiennes de garde] Corpus Femina


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Corpus Femina
Paulette

jeudi 26 août 2004

par 
Yanne


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par Yanne
Ex-Présidente des CDG

Corpus femina

« Sous les pavés : la plage ! » Mes plus belles vacances, ce sont celles que j’ai passées à Paris, pour cause de révolution !

68, 70, c’était hier... « Faites l’amour, pas la guerre ! » chantaient les hippies : on faisait l’amour oh ! ça oui ! Pendant « les piliers de grèves » ou entre deux meetings ET on faisait la guerre, contre un monde dont nous ne voulions plus, celui de nos parents !

C’est lors d’une manif du planning pour l’I.V.G. que j’ai rencontré Paulette. Je venais de me réfugier dans un café bondé d’étudiants, aspirant à un siège pour mes jambes éreintées et à un thé pour ma gorge éraillée. J’ai aperçu une chaise, une seule, en face d’une dame âgée sirotant un chocolat.

" Je peux m’asseoir près de vous s’il vous plaît ? Je suis épuisée ! "

" Mais oui, bien sûr ! M’a-t-elle répondu avec un franc sourire."

J’ai posé entre nous ma grande pancarte « MON CORPS EST A MOI ! » et j’ai souri à la vieille dame, sans doute pour excuser ma jeunesse insolente.

" Vous avez bien de la chance, vous au moins ! a-t-elle soupiré..."

" Pourquoi ?"

" Parce que pour ma part, mon corps n’est plus à moi !"

" Comment ça, plus à vous ?"

" Mon mari l’a donné à la science ! "

" ? ? ?"

" A cause du protocole !"

" ? ? ?"

"Oui, on a fait tous les deux partie d’un programme de recherche médicale...En fait ça a commencé au début de notre retraite...Mais je vous ennuie avec mon bavardage..."

"Ah non ! Non, je vous assure...ça me fait du bien de vous écouter, moi j’ai tellement hurlé que je n’ai plus de voix ! !"

J’ai commandé un thé ; était-ce l’ambiance exaltée de la manifestation ou ce « corps » revendiqué sur une pancarte, entre nous ? ...Un moment de grâce s’installa à notre table, ce fut comme si nous nous connaissions depuis l’aube des temps...Elle me tendit la main :

" Je m’appelle Paulette, j’ai 75 ans, je suis de la Nièvre..."

"Annick, j’ai 20 ans, j’habite Paris ...Racontez-moi !"

" Voilà, c’était il y a une dizaine d’années, juste avant de prendre notre retraite ; mon mari a pensé que ce serait bien de faire un « chaikeup » auprès du médecin. Vu qu’on n’était jamais malade : on ne consultait jamais, donc René a dit : « Faudrait vérifier que l’on n’a rien, pour passer une retraite tranquille ! » Et là, on est tombé sur un jeune toubib remplaçant, qui nous à fait faire tous les examens possibles et inimaginables ; pendant deux mois on a fréquenté les labos, les radiologues, les spécialistes... Tout ! On a tout fait !

Les résultats ont dépassé nos espérances et surtout plongé notre docteur dans la plus grande perplexité : rien ! On n’avait rien ! Pas le moindre gramme de cholestérol, ni de diabète, pas d’hypertension, ni de déséquilibre hormonal ou sanguin, des cœurs de champions, des poumons de bébé : la santé personnifiée ! Il nous a fait remplir un questionnaire : comment on vivait, ce qu’on mangeait, âge de nos parents, de nos enfants, même des questions intimes si vous voyez ce que je veux dire... Puis il nous a parlé d’un programme de recherche sur une molécule freinant le vieillissement, est-ce que nous serions d’accord pour y participer ? Il fallait des gens en bonne santé ; ce n’était pas très contraignant, une gélule par jour, et un contrôle mensuel, tous frais payés, à Paris pendant deux jours. On a hésité et René a dit : « Un voyage à Paris, tous frais payés, chaque mois, ça ne se refuse pas, et puis on pourra toujours changer d’avis si on se sent mal... »

Et nous voilà engagés pour le protocole...Pendant six ans ce fut merveilleux ! ... En pleine forme, on venait à Paris pour le contrôle et on allait au cinéma, au music hall, on allait danser, on visitait tous les monuments, et on passait beaucoup de temps au musée de l’Homme parce que René avait découvert l’anthropologie.

Un jour le professeur Baudouin, une sommité qui nous suivait, nous a convoqués dans son bureau et nous a dit :

« Ce qui serait formidable, je sais que ma demande va vous paraître un peu cavalière..., mais ce serait d’envisager de léguer votre corps à la science... en rapport avec le protocole... »

" Après notre mort, bien sûr ?" a dit René

" Bien sûr ! " A repris doctement le professeur.

René, embarrassé, s’est tourné vers moi :

"Ce serait mieux si c’était toi ...les femmes, c’est plus complexe, il y a plein d’organes que vous avez et... pas nous, ... les ovaires, les utérus, tout ça..." Il a ajouté :

"C’est beaucoup plus solide les femmes, la preuve : ça vit plus vieux ! ...Ce serait sûrement plus intéressant... pour la science...et ça nous laisserait du temps".

Alors j’ai signé l’autorisation pour le don de mon corps à la science.

"Il va falloir que tu en prennes encore plus grand soin qu’avant, a insisté René, il ne faut pas leur laisser une ruine !"

J’ai refait de la gym avec les anciennes majorettes de mon quartier, observé un régime d’athlète, et conservé la gaine qui me meurtrissait, "ça maintient tes organes en place ! " disait mon mari.

"Et puis... (sa voix s’émeut)... René est mort..."

"Il est tombé malade ?"

"Non ! Non, il est mort en pleine forme... renversé par un bus... ça a été dur... hélas, c’est la vie ... Pendant deux ans j’ai déprimé, j’étais désorientée, vous pensez ! 50 ans avec un homme qui décidait tout ! J’ai même abandonné le protocole, je n’avais plus le cœur à vieillir jeune... Mais quand j’ai vu à la télé toutes ces jeunes femmes qui revendiquaient d’être libérées, de maîtriser leur fécondité et de disposer de leur corps à leur guise, ça m’a réveillée..., la contraception libre et sûre, l’avortement dépénalisé : Ça va changer votre vie, ! ! Vous pourrez faire des études plus longues tout en fréquentant des garçons, vous ne serez pas obligées de vous marier en toute hâte, sans réfléchir, nauséeuse, enceinte de deux mois, comme je l’ai fait ! !...Vous aurez un métier, vous serez autonomes, vous existerez ! Vous pourrez dire non !"

Elle a les joues rougies par l’audace de ses propos...

"Ah ! Savez-vous ? Je milite au planning familial de Nevers, j’y fais du secrétariat. J’ai repris le protocole, je reviens à Paris une fois par mois, le cinéma me manquait, et je suis allée à l’Opéra pour la première fois, René détestait ça ; mais moi j’adore ...Et j’ai suivi un peu la manif aujourd’hui... Ah ! Quelle santé, vous les jeunes !

Je vais vous avouer : (ses yeux lavande pétillent de malice ) je me sens de mieux en mieux, j’ai ôté ma gaine, je mange des sucreries, et je bois un petit apéritif de temps en temps ...

Tant pis ! Mon corps, ils l’auront en l’état !"