g[Chiennes de garde] Journal rock and roll...


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Journal rock and roll...
Un siècle féministe

lundi 8 novembre 2004

par 
Yanne


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par Yanne
Ex-Présidente des CDG

Ma naissance chez Mr Smith, ébéniste londonien, n’a pas été l’événement majeur de l’année 1905.

Exposé dans une vitrine d’Oxford street, trônant avec satisfaction dans l’harmonieuse beauté de mon acajou verni, j’attends confiant et paisible, l’acheteur de bon goût. La rue si calme ce matin, s’enfle soudain de cris et de fureur : les femmes sont dans la rue ! !

Des « suffragettes » qui réclament avec violence le droit de vote pour toutes les femmes ! Deux des leurs ont fait un esclandre lors d’un meeting de Mr Churchill : arrêtées, elles ont refusé de payer une amende et se trouvent en prison. Les revendications féministes, au début patientes et timides, ont fait place à un combat déterminé ; les militantes, descendues dans la rue, comme une vague de légitime colère, bousculent et brisent tout sur leur passage.. « Vote for women ! » j’entends les vitrines éclater, c’est la première frayeur de ma vie, je reste pourtant immobile et confiant, je sais que je suis solide et fort. Une marée humaine exaltée a déferlé en trombe, la vitrine demeure indemne, ouf !

Une femme arborant l’écharpe mauve et or « women’s rights », chapeautée de travers, le parapluie vindicatif, me contemple avec insistance...Elle s’apprête à poursuivre la manifestation, mais revient sur ses pas, deux fois !... Je fais l’objet d’une inspection sévère.. de face, à gauche, à droite, quelques pas en arrière... des petits yeux verts perspicaces et déterminés scrutent la moindre parcelle de mon anatomie...

Le lendemain je suis installée dans la nursery d’une petite maison victorienne.

Engagé pour bercer, je berce !

Avec la constance et la régularité d’un métronome, je balance avec douceur une jeune femme sur le point d’accoucher : le docteur a conseillé mes services pour accélérer le travail.

Quelques jours plus tard, une petite fille hurlante, dans les bras de sa nanny, se cramponne goulûment au sein nourricier ; mes mouvements rythmés ne peuvent endiguer ses cris, seul le mamelon gonflé parvient à la bâillonner. Cette nuit, un homme ébouriffé, ensommeillé, exaspéré est entré en trombe dans la chambre ...

« Mais ne pouvez-vous la faire taire ? C’est insupportable ! Elle a le diable au ventre ! ah ! c’est bien une fille ! Sa mère pourra bientôt l’emmener manifester ! Si ça continue je vais dormir chez ma mère ! »

Je me sens coupable...impuissant à calmer cette nouvelle-née en colère.

Quelques mois plus tard, c’est une jeune maman en larmes à qui je tends les bras, la petite crie toujours, la nourrice a rendu tablier et bonnet festonnés, Monsieur est retourné dormir chez sa mère, dans la tranquillité d’une chambre de célibataire, visitée avec complaisance par une petite bonne obéissante...

Je berce Madame qui mêle ses sanglots aux hurlements du bébé.

Mon arrivée en France, en août 1914, n’a pas été l’événement majeur de l’année.

Madame, sa mère, sa fille et moi venons nous installer à Paris. Monsieur se partage entre la guerre et ses maîtresses, ha !... sa fille aussi bien sûr, car mademoiselle ne crie plus...

Madame travaille, madame gagne « sa vie », madame milite pour les doits des femmes, madame dit « c’est une bénédiction d’avoir divorcé, je suis libre et autonome ! » Pendant ce temps les canons tonnent, les hommes meurent, les femmes s’émancipent et mademoiselle n’a que moi ! Mademoiselle me chevauche comme une monture folle, mes reins craquent sous les assauts enfantins, je suis un bateau pris dans la tempête, une voiture de course engagée dans un rallye infernal, un fougueux destrier emportant une amazone échevelée : car mademoiselle est « un garçon manqué » dixit la bonne !

Monsieur affirme : « elle doit faire des études de secrétariat, elle pourra m’aider dans mes affaires ! », madame réfute « elle sera députée ! » mademoiselle veut « faire médecine, parce que ça manque de femmes ! »

Pour le moment, dans l’impétueuse innocence de ses treize ans, la jeune féministe bouleverse les conventions sociales : elle a coupé sa longue tresse le jour où elle est devenue « jeune fille », fait du tennis en pantalon, joue à la belote avec les fils de la concierge, déconseille à la petite bonne de se « laisser faire » par son amoureux, a giflé un libidineux quinquagénaire qui avait effleuré ses jeunes seins, lit tout ce qui lui tombe sous les yeux, affirme qu’elle n’aura ni mari ni patron, se déclare anticléricale depuis que sa copine a été dépucelée par le curé, pencherait même pour l’athéisme parce qu’elle trouve la bible injuste pour les femmes... voilà où nous en sommes !

Depuis 1914, les femmes fêtent le 8 mars, en France, « la journée des femmes », Madame va défiler avec la jeune et farouche petite personne : elles reviennent les joues rougies, les yeux brillants d’excitation et d’indignation et racontent à la mère de Madame, à qui je tends les bras de plus en plus souvent, les grèves en Allemagne, les revendications des féministes socialistes. L’URSS vient d’accorder le droit de vote aux femmes ; les Suédoises, les Anglaises (de plus de 30 ans), les Allemandes et les Autrichiennes peuvent voter ! Et les françaises ? toujours pas !

Le fait que j’aie passé les années 39-44, dans une cave poussiéreuse, et tranquillisé au mieux, en mon balancement paisible, les êtres terrorisés qui s’y réfugiaient, ne semble pas constituer les événements marquants de ces années de chaos.

Le 30 novembre 1945, ce n’est pas non plus mon retour dans une nursery repeinte de frais, que l’on gardera en mémoire, Mademoiselle-garçon-manqué est devenue Madame-nom-de-son-époux-accolé-au-sien, et vient d’être élue conseillère générale ! Forte d’un tout nouveau droit de vote enfin accordé aux femmes, la future mère poursuit carrière médicale et engagement politique ! Berçant mollement une grossesse désirée et planifiée sur le tard, madame travaille à mettre au point une loi qui permettra aux futures mères, un congé de maternité indemnisé à 50% de leur salaire, et une loi stipulant l’égalité des droits entre hommes et femmes dans tous les domaines. La petite fille hurlante qui voit le jour quelques mois plus tard, va bénéficier non seulement de ces lois toutes neuves, comme présents dans son berceau, mais aussi d’une jeune fille au pair très anglaise, très libérée et très friande des balancements de mes mouvements aussi rock que roll.

Madame travaille à un nouveau projet de loi qui devrait révolutionner la vie des femmes : le droit de maîtriser enfin leur fécondité par une contraception libre, sûre et adaptée. Les réunions passionnées d’un tout nouveau « mouvement pour une maternité heureuse » accompagnent les jeux d’enfant d’une petite fille éveillée et curieuse, pour qui l’éducation féministe fait partie de l’éducation tout court.

Certes, elle commence à comprendre qu’avoir une maman qui réalise pleinement sa vocation professionnelles et ses convictions idéologiques n’est pas la norme dans la plupart des autres familles, que son papa est largement plus impliqué dans le paternage et les tâches ménagères que les autres pères et qu’il y a dans sa famille une sorte de liberté, d’écoute, de confiance, de respect et d’ouverture assez décalés par rapport aux autres foyers. Maman dit « Rien n’est impossible aux filles si on leur en donne la possibilité ! On ne naît pas femme, on le devient ! Eduquons nos filles à oser s’affirmer ! Nous somme la moitié, en marche, de l’humanité ! » Maman raconte à une petite fille émerveillée comment elle a osé pendant la guerre affronter la Komandantur, parce que des soldats allemands avaient « mis la main aux fesses » de ses infirmières ! ! ! « Vos soldats sont-ils des soudards ? ? ? »

Whaouh ! ! fallait oser ! se dit la jeune personne !

Et elle va oser ! Quand les manifs étudiantes de 68 vont lui en donner l’opportunité ! ! ! les pavées et les revendications féministes vont voler haut !

L’année 67 ne retiendra pas ma présence dans une chambre d’étudiante, incongrûment orné de colliers de fleurs en papier, de bijoux ethniques et de tissus indiens chatoyants, enfumé de vapeur d’encens, enivré de volutes aussi chanvresques qu’interdites. Non, les fêtes païennes, hippies, que ma jeune demoiselle organise, entre deux manifs, célèbrent le droit tout neuf, pour les jeune femmes comme elle, de prendre « la pilule », contraceptif oral fiable, qui attire autant de réticences chez certaines que de perplexité chez certains .. Quoi ? ? les femmes vont pouvoir, grâce à une contraception maîtrisée, accéder à une sexualité sans risque de grossesse réservée jusqu’alors à leurs congénères masculins ? Certaines copines de mademoiselle s’en donnent à corps joie !

Hélas il y a encore quelques ratés dans ces joyeuses bacchanales, et les voyages dits « linguistiques » de deux jours, pour avorter dans des cliniques anglaises rappellent aux femmes françaises que leurs corps ne leur appartiennent pas encore tout à fait .. Surtout quand elles tombent enceintes « malencontreusement » ...Madame en dépit des risques de radiation du conseil de l’ordre, pratique en toute illégalité des interruptions de grossesse, médicalement assistées : ce qui est un moindre mal par rapport aux faiseuses d’anges qui sévissent encore et les terribles septicémies résultant de manœuvres aussi invasives que peu aseptisées. Les aiguilles à tricoter, les queues de persil, les crochets rouillés, mais aussi les tisanes abortives et les injections intra-utérines de liquides astringents, demeurent les tristes recours parfois mortels des femmes encombrées de grossesses non désirées.

L’année 1971, je reprends du service comme métronome favorable à la délivrance de ma jeune demoiselle, enceinte « jusqu’aux yeux », dit elle, pas mariée, (ni patron-ni mari devise familiale) mais aimée et fécondée (dit-elle) sur commande...

Mais ce n’est qu’une anecdote par rapport au procès qui fait grand bruit, cette année là : Une amie de madame, doctoresse comme elle, avoue avoir pratiquer une interruption de grossesse sur une adolescente enceinte, victime d’un père incestueux. Les féministes s’emparent de cette affaire pour dénoncer les violences faites aux femmes, en leur refusant le droit d’avorter si elles le souhaitent. Le 5 avril 1971 le Nouvel Observateur publie le « Manifeste des 343 », 343 femmes déclarant publiquement avoir avorté.

En novembre, madame sur le point d’accoucher, perd les eaux en défilant lors de la marche internationale regroupant des milliers de femmes qui exigent le droit de disposer de leur corps.

La loi autorisant l’interruption volontaire de grossesse est en marche, elle voit le jour en 1975, mais ne sera appliquée qu’en 1979 alors que ma jeune Princess’ aborde ses sept ans révolus ; avec un aplomb formidable et une précocité étonnante, elle s’adresse à moi dans un anglais parfait et a décidé que j’étais miss rocking chair, parce que les filles sont bien plus intéressantes à ses yeux que certains garçons de son école dont le seul but est de dire des gros mots et de soulever les jupes des filles ! Cette enfant charmante, qui à quatre ans, a traumatisé un de ses grands-pères en le traitant de phallocrate (Il avait oser dire que faire la vaisselle n’est pas une corvée pour un homme !) fait du judo ET de la danse, joue aux poupées ET aux autos, porte des robes ET des pantalons, déteste le foot, adore le bricolage et veut être parachutiste ou clown ! Quand quelqu’un lui réfute « ha ! mais ce n’est pas pour les filles ! » : elle répond « pourquoi pas ? Rien n’est interdit aux filles, d’ailleurs ma mère sera présidente »

Il est vrai que madame sa mère-célibataire, a fait l’Ena, est conseillère générale et députée, vit maritalement avec un jeune ministre et est promise aux plus hautes responsabilités depuis qu’elle a fait voter une loi sanctionnant le harcèlement sexuel au travail et réformé le code pénal avec l’aggravation des peines encourues concernant les violences faites aux femmes quand elles sont commises par le conjoint ou le compagnon.

Mon arrivée à l’Elysée, emballé comme une momie précieuse, humble rocking chair victorien mêlé à des meubles tricentenaires, ne sera pas l’événement de l’année 2010, je fais figure de nonchalant old chap, dans le vaste bureau présidentiel. Couronnant la loi sur la parité votée en 98, et celle contre le sexisme votée en 2006, l’élection de Madame la présidente donnera aux femmes, dans une nation encore très machiste, une véritable reconnaissance d’égalité de genre.

1975 loi autorisant l’interruption volontaire de grossesse (IVG : définitive en 1979). 1992-22-7 loi réformant le Code pénal et réprimant les violences conjugales, aggravation de la peine lorsque l’infraction est commise par le conjoint ou le concubin (applicable mars 1994). -2-11 loi sanctionnant l’abus d’autorité en matière sexuelle dans le travail (harcèlement sexuel). 1993-8-1 loi permettant l’exercice conjoint de l’autorité parentale à l’égard de tous les enfants, quelle que soit la situation des parents. -27-1 loi créant le délit d’entrave à l’IVG. -10-11 manifeste des 577 pour une démocratie paritaire. 1995-19-10 installation de l’Observatoire de la parité chargé de recenser les inégalités entre hommes et femmes. 1998 2de circulaire sur la féminisation des noms de métiers. Proposition du PM de modifier la Constitution pour imposer l’égalité politique.

Pour les dates, se référer par exemple à :

http://maisondesfemmes.free.fr/date...