g[Chiennes de garde] La faim du monde


IMPRIMER
IMPRIMER


Concours de nouvelles
La faim du monde
Premier prix

dimanche 21 novembre 2004

par 
Aline Bochaton


DANS LA MEME RUBRIQUE :
Un infâme mensonge ?

Mélanie

Judith

Corpus Femina

Journal rock and roll...

La femelle de l’espèce

Vengeance

La petite culotte

Amère thune

Gay friendly




par

Ludivine se contorsionne pour observer ses fesses dans le miroir. Des fesses où la lumière joue à cache-cache entre les cratères de la cellulite. Là, quand elle appuie, encore un creux. Et là-bas, où la fesse devient cuisse : même pas besoin d’appuyer pour que se devinent montagnes et roses vallées. « Ça y est : j’ai de la cellulite de type trois », se lamente-t-elle. Il fallait bien que cela arrive un jour. Depuis le temps qu’elle s’observe, alarmée par la rapidité de l’évolution de son corps... Le ventre qui s’est arrondi, ramolli, est devenu flasque... Les pantalons qu’elle n’a plus pu fermer... Toute sa garde-robe à changer... Même ses mollets, à présent, sont trop ronds pour les faire entrer dans ses bottes.

Ludivine soupire en massant énergiquement ses fesses avec un pot qu’elle a enfin trouvé dans une boutique, après en avoir cherché pendant des mois, sans succès. Il faut bien se rendre à l’évidence : bientôt, elle n’en trouvera plus. Bientôt, elle ne pourra plus avoir l’illusion de combattre sa cellulite. Il faudra bien qu’elle finisse par l’accepter ou faire comme les autres. Comme toutes les autres.

Ludivine n’a pas quarante ans. Mais en voilà vingt qu’elle observe la transformation de son corps. Elle le compare aux corps de ses amies, et elle est un peu angoissée par son choix. Mais se faire opérer comme les autres ? Ludivine trouve cela ridicule, même si c’est devenu tellement courant. Pour elle, une opération est encore synonyme de mutilation. Elle ne s’y résigne pas. Elle a toujours eu du mal avec tout ce qui peut transformer le corps de manière artificielle : même l’épilation la rebute... Et puis, que diable, quand bien même la cellulite continuerait-elle sa progression, Ludivine ne se trouve-t-elle pas belle ainsi ?

Non, en y pensant bien, pas vraiment. Elle ne trouve pas esthétiques ces creux et ces bosses. Mais d’un autre côté, c’est son corps. Elle voudrait pouvoir l’accepter tel quel. Elle déteste les contradictions qui la tiraillent. Mais dans le fond, elle se sent originale.

Dans le salon, France Info transmet son énième journal. Les titres sont toujours les mêmes : la préoccupation des autorités face à l’augmentation des maladies nosocomiales, la légionellose qui a encore fait 1 500 victimes à Marseille, Mc Donald’s condamné à payer cinq millions d’euros à une famille obèse qui ne se nourrissait que de hamburgers et qui avait refusé de se soumettre à une gastroplastie, ce qui était contraire à leur religion... La mal-bouffe, les résistances aux bactéries suite à la surconsommation d’antibiotiques dans la médecine et l’alimentation, les allergies dues aux OGM (ne nous assurait-on pas, il y a trente ans, que les OGM n’avaient finalement aucun effet nocif ? Ne nous a-t-on pas bombardé de pubs nous assurant que c’était la seule façon de lutter contre la faim dans le monde ? L’UE n’a-t-elle pas autorisé finalement, en 2008, la production et la commercialisation de tous les OGM ?), découvertes de nouvelles maladies dues au confinement dans les maisons, les bureaux, et véhiculées par la climatisation, les publicités incessantes pour les chirurgies esthétiques présentées à présent comme le must en matière de santé pour réduire l’obésité, véritable fléau des années 2030...

Ludivine se souvient de son enfance. Sa mère faisait la même taille qu’elle maintenant : un mètre soixante deux. Et pesait pareil aussi : cinquante huit kilos. A l’époque, il y a trente ans, ce poids était encore considéré comme normal. On ne jurait que par l’indice de masse corporel. Aujourd’hui, Ludivine est considérée obèse, tant par les magazines féminins que par les médecins. Le moindre gramme de graisse est traqué, extirpé, anéanti. On mange de plus en plus de saloperies et tous les ans, on corrige le tir à l’aide de chirurgies toutes plus délirantes les unes que les autres. Malraux disait : « Le XXIe siècle sera spirituel ou ne sera pas ». Il s’était trompé. Il aurait fallu dire : « Le XXIe siècle sera chirurgical ou ne sera pas ».

Toujours les mêmes nouvelles, les mêmes pubs... Ludivine en a marre. Elle enfile son peignoir en coton et va éteindre la radio. Chaque fois qu’elle enfile cette vieille sortie de bain, Ludivine sourit : son entourage se moque tellement d’elle parce qu’elle refuse d’acheter une sortie de bain chauffante ! Elle fait rire tout le monde quand elle dit qu’elle ne supporte aucune matière synthétique, que ça lui donne des allergies, qu’elle n’achète que du coton. Elle dépense des fortunes, bien sûr. Et elle a bien dû se résigner à la pensée que le coton utilisé pour fabriquer son peignoir aussi est transgénique... Mais comment faire ?

De toute façon, Ludivine s’est résignée depuis longtemps à être la risée de toutes et tous. Elle a les plus grandes difficultés à trouver de l’alimentation bio. C’était tellement à la mode il y a encore vingt ans, et voilà que cela tend de plus en plus à disparaître... Déjà, elle ne trouve plus de viande sans antibiotiques et sans hormones. Et après le gouvernement se plaint de la résistance accrue des bactéries... Ludivine soupire... Elle caresse son ventre, ses fesses, ses seins. Tous les matins, elle se caresse ainsi, s’obligeant à cette séance d’auto-amour pour continuer à se persuader qu’elle est belle. Et puis elle, au moins, elle sent les caresses. Quand elle se masturbe, la sensibilité de ses lèvres et de son clitoris est intacte. Pas comme son amie Dolorès, qui ne sait plus à quel saint se vouer depuis sa nymphoplastie ratée. Pendant des mois, elle a tanné Ludivine en lui expliquant qu’il était urgentissime qu’elle en fasse une. Elle baissait son pantalon, sa culotte, se présentait nue à Ludivine et s’écriait : « Non mais tu te rends pas compte ! Mes petites lèvres pendouillent ! Ça dépasse d’au moins trois centimètres ! Tu ne trouves pas ça horrible ? Comment est-ce que je peux me présenter à un mec comme ça ? Et mon capuchon de clitoris ! Tu as vu mon capuchon de clitoris ? Non mais regarde ! » Ludivine regardait en soupirant : « Oui, et alors, qu’est-ce qu’il a ton capuchon de clitoris ? »

- Mais il est énorme !

- Mais non il n’est pas énorme ».

Il n’y a rien eu à faire. Dolorès connaissait une bonne douzaine de copines étant déjà passées sur le billard pour se faire réduire les lèvres et le clitoris. Elles assuraient toutes que ça avait changé leur vie. Qu’elles se sentaient plus belles, plus attrayantes, plus sexy. Que le capuchon du clitoris ne formait plus une bosse sous leur mini-string. Et qu’en plus, du coup, leur clitoris n’en était que plus sensible. Sauf que pour Dolorès, ça ne s’est pas passé exactement de la même façon. Par erreur, le chirurgien esthétique, expert en esthétique mais beaucoup moins en anatomie féminine, a aussi sectionné plusieurs nerfs du clitoris et Dolorès a perdu toute sensibilité au niveau de la vulve et du vagin. En somme, elle a été excisée. Elle a tardé un an avant de reconnaître que l’opération avait été un échec total. Certes, ses petites lèvres ne pendouillaient plus. Mais elle ne jouissait plus non plus. Ludivine l’a convaincue d’aller voir la professeure Rosemberg, spécialiste de la reconstruction du clitoris. Mais jamais Dolorès n’a retrouvé la sensibilité d’avant l’opération.

Alors, tous les matins, Ludivine s’impose cette petite séance d’amour d’elle-même. Elle caresse ses fesses, se dit que finalement, elles sont douces, même si ses partenaires, hommes et femmes, d’ailleurs, ont un regard dégoûté quand ils découvrent sa cellulite. Souvent, c’est davantage de la curiosité : certains hommes n’en ont jamais vu. Quand elle couche avec des hommes de vingt ans qui débutent à peine leur vie sexuelle et n’ont connu des femmes que les opérées, ils s’étonnent de voir ces creux et ces bosses si étranges : même leur mère est passée par la case chirurgie.

Quand elle y pense, tout son corps est scandaleux : son embonpoint (qui n’en était pas un selon les critères du début du siècle), sa cellulite, ses poils, et même sa vulve lui paraît indécente, avec ses grosses lèvres. Mais n’est-ce pas ainsi qu’elle est faite ? « Si Dolorès ne se faisait pas une liposuccion tous les trois ans, elle serait comme moi », se rassure parfois Ludivine... Ce qui ne la rassure finalement pas : elle se sent seule. Ses amies ne se moquent pas d’elle, mais la considèrent avec une condescendance qui frise la pitié.

Souvent, Ludivine repense aux critères qui prévalaient quand elle avait vingt ans. Certes, on parlait déjà de chirurgie esthétique, de cures d’amaigrissement, de régimes miracles. Mais la liposuccion, la gastroplastie n’étaient pas encore des opérations si courantes. Il restait encore des femmes, comme Ludivine, avec de la cellulite, des fesses et des hanches rebondies et cellulitiques. Aujourd’hui, toutes sont passées par le bistouri. La cellulite ? A peine apparaît-elle qu’on l’éradique. Dans nos sociétés modernes et occidentales, la cellulite n’existe tout simplement plus. Non qu’elle n’apparaisse pas, au contraire : les gens n’ont jamais aussi mal mangé, aussi peu bougé, autant grossi. Mais dorénavant, toutes les femmes se font opérer pour se la faire enlever. C’est devenu tellement commun ! Tellement facile ! Entre le moment où on prend la décision de le faire et la sortie de la clinique, il ne se passe pas une après-midi. Les nouvelles techniques ont fait disparaître jusqu’à la nécessité d’anesthésie ! Dès lors, pourquoi s’en priver ? Mais Ludivine résiste, malgré les quolibets. Pourquoi s’en priver ? Mais au fait, pourquoi pas ? Ludivine se dit que si 90 % des femmes ont de la cellulite naturellement, c’est bien pour quelque chose. Pour quoi ? Elle ne le sait pas. Plus aucun médecin n’ose parler de la cellulite autrement que comme une maladie. Ludivine aime flâner dans les musées et contempler ces portraits de femmes quasi-obèses si amoureusement peints par Delacroix. C’est là qu’elle se persuade qu’il fut un temps où ces rondeurs, cette cellulite, étaient appréciées ailleurs et différemment que sur les planches des chirurgiens esthétiques.

Il y a dans ce nouveau monde une insouciance et une superficialité qui l’étonneront toujours : alors même que le monde tel que nous le connaissions jusqu’à présent risque d’être anéanti (et on a déjà vu comment les famines d’Afrique et d’Asie, malgré les OGM, ainsi que les attaques bactériologiques au Soudan, au Kenya, au Japon, en Chine, en Inde ont pratiquement fait disparaître les populations de ces continents), le monde occidental ne pense qu’à s’empiffrer et à corriger ensuite ces excès alimentaires à l’aide de multiples opérations chirurgicales, surtout chez les femmes. C’est devenu le règne du futile, de l’inutile, du paraître. Ludivine se dit qu’elle ne doit pas être la seule à refuser cette dictature du svelte, mais il n’existe aucun mouvement organisé, aucune association. Elle n’a rien trouvé sur Internet. Comme si la population occidentale dans son ensemble y avait succombé sans se poser de question. Où sont les intellectuels, les dissidents, les révolutionnaires ? se demande-t-elle souvent.

Ludivine regarde sa montre : il est l’heure d’aller au supermarché. Hier, elle a constaté que les réserves d’eau et de piles étaient épuisées. En cela, elle est consciencieuse. Elle sait que l’horreur peut s’abattre à n’importe quel moment sur la France. Le monde n’est plus ce qu’il était. A tout moment, une bombe nucléaire peut exploser à Paris, comme celle qui a détruit Jakarta il y a un an et Los Angeles il y a six mois. Tous les soirs, un spot télévisé du gouvernement rappelle les préparations indispensables à une guerre totale : vérifier le bon état des masques à gaz et des tenues anti-bactériennes et antinucléaires, l’étanchéité des caves, avoir toujours des provisions d’eau potable, de boîtes de conserve, de médicaments, de piles et de vêtements chauds pour au moins un mois.

Alors, régulièrement, Ludivine s’en va vérifier l’état de ses provisions et les renouvelle si besoin est. Là, il faut racheter de l’eau. Elle s’habille et descend au supermarché, où son amie Dolorès est caissière. Dolorès est astrophysicienne. Elle a été licenciée lors des dernières mesures de restriction budgétaires du gouvernement : mille postes supprimés dans l’enseignement, cinq cents dans la recherche. Elle a fait partie du lot. Impossible de retrouver du travail dans sa branche : alors elle vivote en se frottant frénétiquement la vulve entre deux clients comme pour se donner l’illusion qu’elle a la même sensibilité qu’auparavant.

Ludivine, bien entendu, choisit toujours sa caisse pour payer ses achats. Elles en profitent pour papoter. Mais ce jour-là, Dolorès l’accueille par un tonitruant : « Mais c’est dingue ! Tu as encore grossi ! ». Ludivine accuse le coup. Evidemment, Dolorès sort de sa quatrième liposuccion : pas un gramme de graisse ne boursoufle ses vêtements. Elle porte des pantalons taille basse qui moulent son adorable petit cul sur lequel même Ludivine ne peut s’empêcher de lorgner. « Evidemment, avec un cul pareil... », se dit Ludivine qui sourit intérieurement en se disant qu’aujourd’hui, elle n’a décidément pas envie de tailler un bout de gras avec Dolorès. Elle grommelle de vagues phrases de circonstance et s’éloigne de la caisse en bougonnant, tirant sur son pull pour cacher la rondeur de ses fesses. Parfois, les gens se retournent sur son passage : une femme de 40 ans avec de l’embonpoint : on n’avait plus vu ça depuis dix ans, au moins ! Mais ce jour-là, personne ne la regarde. Il s’agit d’un jour étrange, et comme si tout le monde sentait qu’il va se passer quelque chose d’extraordinaire, personne ne fait attention à elle. C’est en refermant la porte de son immeuble que Ludivine a senti l’explosion.

26 janvier 2038

Voilà deux jours que je suis dans la cave, avec mes voisins. Deux jours que je porte cette tenue antinucléaire. Deux jours que la bombe a explosé à une centaine de kilomètres d’ici. A la radio, le gouvernement n’a pas annoncé le nombre de morts. On ne sait même pas qui, du gouvernement, est encore en vie. On sait juste que la bombe nucléaire a explosé le 24 janvier à 11h44 et qu’il faut rester au moins un mois dans les caves, en attendant que le nuage radioactif se dissipe. Heureusement, tous mes voisins avaient leurs provisions à jour. Enfin, nous avons plus de nourriture que nécessaire, puisque dix de mes voisins ne sont pas descendus. Nous supposons qu’ils sont soit morts, soit dans une autre cave. Nous avons décidé de garder leur part. S’ils ne reviennent pas, alors nous aviserons.

15 février 2038

Enfin, je crois. Difficile de savoir exactement quel jour on est. Je ne vois pas la lumière du jour depuis plus de deux semaines. C’est dur. Mes voisins mangent beaucoup trop, ils n’arriveront jamais à tenir un mois de plus. Car à la radio, ils ont dit qu’il ne fallait pas sortir avant au moins le 1er mars. Mes provisions sont suffisantes pour deux mois, mais à ce rythme, surtout ma voisine du 2e, ils n’auront pas assez de nourriture. Je leur conseille de manger moins, mais ils me disent qu’ils ont faim. Je ne comprends pas. Je mange moins qu’eux et je n’ai pas si faim.

Je me demande ce qu’est devenue Dolorès. J’espère qu’elle a pu descendre dans la cave du supermarché avant que le nuage arrive.

1er mars 2038

C’est incroyable : il faut rester un mois de plus dans les caves ! Le nuage radioactif n’a pas l’air de vouloir se dissiper. Rien n’est très clair. Je ne comprends pas qu’on ne puisse pas sortir. Ma voisine s’affole, sa réserve de nourriture est presque épuisée. Je pense que l’on distribuera la part des voisins qui ne sont pas revenus, ça nous permettra de tenir plus longtemps.

13 mars 2038

La plus jeune des filles de ma voisine est malade. Elle est maigre. Avant l’explosion, elle venait de se faire lipoaspirer pour la première fois. Elle a 16 ans. Elle ne supportait pas sa cellulite naissante. Sa mère m’a raconté qu’elle-même était passée cinq fois sur le billard : une gastroplastie et quatre lipos (une avant et une après chacune de ses deux grossesses). Cela ne m’étonne pas qu’elle ait toujours faim. Je ne sais pas si cela a un rapport, mais j’ai l’impression que je suis la seule femme à bien supporter la faim.

15 avril 2038

On ne peut toujours pas sortir. Ma voisine est tout de même sortie avec ses filles : il n’y avait plus de provisions pour elles. Les miennes sont presque épuisées également. Il faudra que je songe à sortir. En espérant que les tenues antinucléaires seront vraiment efficaces, si le nuage persiste. Tout s’est effondré en quelques instants. Tous mes projets, tout ce pour quoi j’étais en vie. Et pourtant, j’ai l’impression de le prendre avec calme. Je m’y attendais tellement ! Dolorès, comme les autres, vivaient dans l’insouciance et l’inconscience les plus totales. Dolorès me disait que j’étais alarmiste... Que si Los Angeles avait été détruite, c’était à cause de l’arrogance des Américains... Et maintenant, que dit-elle ? Que pense-t-elle ? Est-elle encore en vie ?

12 mai 2038

Je suis sortie, avec les deux voisins qui sont restés avec moi dans la cave : il n’y avait plus une goutte d’eau, plus une miette de nourriture. Pas eu le choix. Le panorama est bien pire que ce que je croyais. C’est une véritable hécatombe. Tout est détruit dans les quartiers Nord. Le mien a à peu près été épargné, mais il n’y a plus d’eau, plus d’électricité, plus de gaz, plus rien. J’ai appris que plusieurs bombes ont explosé en même temps, à Paris, Lyon, Marseille et Nice. Une attaque en règle. Quatre centrales nucléaires ont explosé. Il y a des millions de morts. On ne sait pas combien exactement, mais certains disent que les trois-quarts de la population française ont été rasés. Sans compter que d’autres bombes ont explosé à Londres, Madrid, Barcelone, Rome, Berlin et d’autres villes européennes. C’est la Troisième guerre mondiale tant attendue : l’Union européenne a déclaré la guerre à l’Arabie Saoudite et au Yémen. Israël a été attaqué et a répondu avec la bombe atomique également. On parle de quatre milliards de morts en tout.

15 août 2038

En Europe, les grands axes sont coupés. Les vivres n’arrivent pas à Paris, les quelques commerces encore sur pied sont vides. C’est très difficile de trouver à manger. L’inanition fait des ravages. J’ai retrouvé Dolorès, mais elle est morte de faim il y a trois jours. Elle était cadavérique. Elle m’a dit : « Tu me files un peu de ta graisse ? » en riant. Et puis elle est morte. Elle n’avait que les os sur la peau.

J’ai du mal à me procurer du papier pour écrire, c’est pour cela que j’écris si peu. Malgré le manque de nourriture, je me sens assez bien, physiquement. C’est étrange. Je mange moins que la plupart de ceux qui sont morts de faim. Les femmes sont les premières à mourir, d’ailleurs. Les hommes survivent mieux. Mais des femmes grasses, il n’y en avait plus. Je devais être la dernière spécimen... Je vais finir par croire que ma graisse me protège réellement de la famine !

13 octobre 2038

Il y a des millions et des millions de morts à cause de la faim. J’ai rencontré quelques femmes qui avaient l’air de bien supporter le manque de nourriture, comme moi. Cela se confirme : aucune d’elle ne s’était fait lipoaspirer. Je ne sais pas si c’est scientifiquement prouvé. L’une d’elles, Festine, était nutritionniste. Elle m’a dit : « Les obèses seront les dernières à mourir ». Je ne l’ai pas cru, mais il faut bien me rendre à l’évidence : il reste de moins en moins de femmes et aucune de celles qui restent n’a subi de chirurgie esthétique.

24 novembre 2038

Festine est enceinte. C’est bien la première femme que je connaisse à être tombée enceinte depuis l’explosion de la bombe il y a dix mois. De toute façon, je vois de moins en moins de femmes en vie. J’ai assisté à des morts horribles de femmes cadavériques. Certaines, en me voyant, plaisantaient sur le même ton que Dolorès : « Tu me files un peu de ta graisse ? ».

24 décembre 2038

C’est Noël. Les premières explications sur pourquoi la population est morte si rapidement de faim viennent de tomber. Mes craintes se sont confirmées : ce sont les grosses qui ont survécu. « Pendant ces trente dernières années, nous avons vécu dans un milieu d’abondance alimentaire avec un corps adapté à la famine, nous a expliqué la présidente de la République. Mais les gastroplasties, les liposuccions, les chirurgies esthétiques destinées à réduire cette surabondance de graisse qui aurait été bienfaisante en cette époque de grande pénurie ont été fatales à 95 % des femmes de notre société, à leur santé, à leur appareil reproducteur - puisque nous savons que les tissus adipeux sont intimement liés au système endocrinien et la production d’œstrogènes - et bien entendu, à leur vie. Nous invitons donc les personnes, et surtout les femmes, premières victimes de ces chirurgies, qui ont résisté à cette tendance, celles qui conservent leur graisse originale, celles qui ont préféré laisser faire la nature, à tout mettre en œuvre pour reconstruire notre pays. Ces femmes sont l’avenir de notre société ».