g[Chiennes de garde] La femelle de l’espèce


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Concours de nouvelles
La femelle de l’espèce
Deuxième prix

dimanche 28 novembre 2004

par 
Leo Lamarche


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La première pelletée est la moins douloureuse. La femme ose espérer un peu d’humanité. Ses larmes sont taries, elle n’a plus à offrir que sa vie. Le manche pèse à sa main, la terre s’arrache dans un cri mat. Elle lève les yeux. Au loin, l’enfant repose dans les bras d’une amie. Le regard de la femme se détache à grand peine du petit.

La seconde pelletée pèse le poids de l’enfant. L’enfant de son martyr. Qu’elle ne verra jamais grandir.

La troisième pelletée la brûle aux épaules. Le soleil, vertical, se plaît à assommer la terre. Les assistants se taisent, un silence minéral les étreint. La femelle de l’espèce va mourir ce matin.

La quatrième pelletée, elle observe les gardes. Le plus âgé des deux a le regard atone de ceux qui n’y croient plus. Son sexe est trop usé pour la haïr encore. L’homme a posé la crosse de son fusil au sol.`

Cinquième pelletée, le plus jeune lui fait signe, du bout de son canon. Alors elle creuse, la sueur ruisselle, la burqua colle à son corps fatigué.

Sixième pelletée, un coup l’atteint à l’estomac. Ses voiles ne la protégeront pas de la folie des hommes. Qui les mène au néant.

Septième pelletée, le trou est assez grand.

On l’y fait descendre à coups de crosse. Le peuple barbu gronde. Le cercle des hommes s’est resserré, la haine allume leurs regards. Une haine du fond des âges, qui poussa le premier à violer la première femelle. Et à la regarder mourir. Une haine qui ne peut s’assouvir. On tasse le sol jusqu’à sa taille. Elle prie la terre de s’entrouvrir pour la sauver. Mais la terre asséchée du Sahel a soif de ce sang innocent qui va la rafraîchir. La femme est bien seule pour mourir.

Un silence sans fond s’étend tout autour. On attend. Lequel aura assez de haine pour lui jeter la première pierre ?

La femme tremble sous son voile blanc. La première pierre l’atteint au cou. Elle crie. La seconde lui écrase le sein. Les hommes s’échauffent et lui lancent des insultes.

Le corps martyrisé tressaute, tentant d’échapper au carcan de terre. À cette pluie de cailloux tranchants. Son hurlement atteint Dieu en pleine face. Mais Dieu a le regard absent.

La burqua se teinte de rouge.

Dans les bras d’Aïcha, l’enfant s’est réveillé. Mais sa mère lapidée ne peut plus l’embrasser.

La dernière pierre atteint la femme à la tempe, elle s’effondre.

La femelle est morte à présent. Les hommes haletants protestent, elle n’a pas assez expié le crime d’avoir simplement existé. Et d’avoir aimé vivre.

Le plus jeune des soldats vient disperser le cercle. Frustrés et mécontents, les hommes quittent la place. La burqua, tache rouge sur le rouge de la terre. Le Sud indifférent remonte du désert.