g[Chiennes de garde] Vengeance


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Concours de nouvelles
Vengeance
Troisième prix

vendredi 3 décembre 2004

par 
Camille W.


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Elle suivit la route côtière qu’elle avait déjà empruntée des centaines et des centaines fois. A cette heure tardive, il n’y avait personne, et elle lança la mercedes encore plus vite. Elle avait baissé les vitres pour profiter de la puissante odeur d’eucalyptus qui régnait dans une bonne partie du village. Tout le monde ou presque avait une villa et tout le monde ou presque avait des eucalyptus dans son jardin. Au carrefour, elle prit la montée à droite. Encore à droite. Puis elle s’engouffra dans un labyrinthe d’allées silencieuses et désertes, bordées de hautes haies qui cachaient les somptueuses propriétés. Même si quelqu’un l’avait vue passer, ce qui était peu plausible, il ne se serait souvenu que d’une mercedes grise qui roulait à vive allure, or combien de personnes possédaient une mercedes ici ? Bandes de cons de riches, pensa-t-elle, ils ont tous les mêmes bagnoles. Elle ralentit puis se gara à proximité d’une grille en fer forgé qu’elle escalada. Elle savait qu’il n’avait pas de chien. Elle suivit le petit sentier qui menait jusqu’à la maison. A sa gauche une piscine, à sa droite, du mobilier de jardin luxueux en teck. Elle savait qu’il était seul. La richesse et la beauté rendent exigeant. La richesse et la beauté provoquent la solitude. Elle sonna.

Lorsqu’il ouvrit la porte, sa chemise armani entrouverte sur son torse imberbe, il resta bouche bée. Elle savait qu’elle allait bénéficier de l’effet de surprise. Elle sortit son flingue.
-  Rentre. Vite.
-  Mais....
-  Rentre, j’ai dit.

Elle l’attrapa par l’épaule, et colla le revolver contre sa colonne vertébrale.
-  Allez.
-  Mais.. Qu’est-ce qui te prend ? Tu es folle...Viens, on va discuter.

C’était tout lui, ça. Quelle que soit la situation, il n’était jamais vulgaire et gardait son sang-froid. Il se laissa guider jusque dans l’immense salon.

-  Assieds toi, dit-elle

Tandis qu’il s’exécutait, elle appuya sur un interrupteur à côté de la baie vitrée. Des stores descendirent. Personne ne pouvait les voir de l’extérieur. Elle se tourna vers lui. Mon Dieu, pensa-t-elle, il est toujours aussi beau.

-  Sers moi un verre. Un cosmopolitan. Tu les fais toujours aussi bien ? Sers t’en un aussi. Et pas de conneries, je te surveille.

Il se dirigea vers le bar.

-  Qu’est-ce qui se passe ? Tu peux m’expliquer ce que tu veux ? dit-il, tout en ouvrant les bouteilles.
-  A ton avis ?
-  Ecoute, je...explique-moi.

Il lui tendit un verre. Et la regarda dans les yeux pour la première fois depuis qu’elle était entrée. Oh, pas longtemps, seulement une fraction de seconde. Il a peur, pensa-t-elle. Très bien. Il n’est pas près d’être rassuré.

-  Tu vas devoir payer.
-  Ecoute, je... je suis désolé. Mais je t’ai rien fait, moi. Je t’ai pas touchée.
-  Tu oublies que c’est toi qui organisais les soirées.
-  Ecoute, c’est fini tout ça, maintenant, je suis désolé. C’était il y a longtemps. Je... je vais me marier. Je suis désolé.

Elle ressentit un léger pincement au cœur. Il allait se marier, ce salaud ? Cela ne fit qu’accroître sa colère.

-  Et tu vas lui raconter, à ta future femme, les petites partouzes que tu organisais ? Hein, les petites parties fines avec les notables du coin qui baisaient les uns après les autres la fille de la boulangère ? Tu vas lui dire ?
-  Ecoute... je suis désolé. Je peux te donner de l’argent si tu veux.

Elle explosa.

-  Non mais tu te fous de ma gueule ? T’as pas compris là ? Tu m’as fait faire la pute et quand je reviens te voir, tu me proposes de l’argent ? Mais qu’est-ce que tu crois ? Qu’est-ce que c’est pour toi le fric, t’en as plein ! Tu vas devoir payer, mais pas avec de l’argent.
-  Qu’est-ce que tu veux à la fin ?
-  Je ne sais pas encore. Tiens, si, je sais. Appelle ta future femme. Tu vas lui expliquer.
-  Mais t’es folle ou quoi ? Je vais pas l’appeler !

Il s’était raidi sur son fauteuil. L’alcool mêlé à la peur l’avait fait rougir et son teint contrastait avec la pâleur qu’elle lui connaissait. En l’examinant, elle trouva qu’il avait vieilli. Ses cheveux avaient viré au poivre et sel.

-  Je suis peut-être folle, mais j’ai un flingue.
-  Tu peux pas me faire ça.
-  T’as raison. Et toi, tu pouvais me faire faire la pute ? C’est vrai, après tout, j’étais que la fille de la boulangère, je faisais ton ménage, je faisais la bonne, alors après tout, je pouvais aussi faire la pute, non ? Qu’est-ce que tu crois que je ressentais, hein ? Qu’est-ce que tu crois que je ressentais, bordel, quand tous tes clients, tous ces mecs défoncés à la coco dans leurs costumes impeccables avec la photo de leur femme et de leurs gamins dans leur portefeuille me baisaient dans tous les sens, seuls où à plusieurs, me violaient dans ton putain de canapé en cuir ? Quand je devais les sucer ? Qu’est-ce que tu crois que je ressentais ? Mais c’était ça ou je perdais mon boulot, et mes parents perdaient leur honneur, et qui aurait cru une adolescente si elle avait crié haut et fort que de riches hommes d’affaires la violaient à tour de bras sur le canapé en cuir d’un mec influent du coin ? Heinnnnnn ? ? ! ! ! Je te parle bordel, regarde-moi ! Regarde-moi bordel ! ! ! ! ! Qu’est-ce que je ressentais à ton avis ?

Des larmes coulaient sur son visage et sa voix s’était cassée. Elle hurlait maintenant, ses mains se tordaient de douleur sur la crosse du revolver, et il se dit qu’il fallait qu’il agisse maintenant, qu’il profite de sa faiblesse pour la raisonner, ou pour s’enfuir, en tout cas pour quitter son putain de canapé, parce que maintenant qu’elle ne se maîtrisait plus, elle risquait de lui tirer dessus. Il opta pour le dialogue. Il n’avait jamais imaginé la revoir, à vrai dire, il avait tout fait pour oublier ces années-là, se sentant plutôt honteux, au fond, et il avait été ravi quand les boulangers avaient quitté le village pour s’installer ailleurs.

-  Je suis désolé. Je suis vraiment désolé. Je te demande pardon. J’ai eu tort. J’ai déconné à l’époque. Je te demande pardon. Vraiment.

Il essayait de capter son regard pour deviner ses intentions. Elle finit son verre d’un trait, sécha ses larmes, puis dit enfin :

-  Je m’en fous de tes excuses. Tu ne les penses pas. Tu veux juste sauver ta peau.

Elle était redevenue très calme.

-  Allez, appelle-la.
-  Non, écoute, je...je...elle est pas en France en ce moment, je peux pas la joindre.
-  Tu peux pas la joindre ? fit-elle, ironique. Non mais en plus tu continues de te foutre de ma gueule ! Je suis sûre qu’avec ton portable, tu peux appeler le monde entier.

Il baissa la tête, la mine sombre.

-  Mais t’as raison, en fait, l’appelle pas, dit-elle.

Il releva la tête, une lueur d’espoir dans les yeux . Elle sourit.

-  C’est vrai quoi, puisque tu vas mourir, autant qu’elle garde un bon souvenir de toi. Considère que j’exauce ton dernier vœu, et encore c’est parce que j’ai toujours eu un faible pour toi, tu le sais bien.

Il fut pris de panique.

-  Tu vas pas me tuer ! Tout le monde saura que c’est toi !
-  Ah bon, qui ça ? Tu sais bien que j’ai croisé personne en venant. Tu sais bien qu’à cette période de l’année, toutes les merveilleuses villas autour son vides ! Tu sais aussi que personne du village ne sait que je suis dans le coin.

Il savait tout ça, aussi son visage se décomposa t-il sous l’effet de la frayeur.

-  Bon, dit-elle, j’en ai marre. Allez, lève-toi, on sort.
-  Putain, mais où est-ce que tu m’emmènes ?

Ca y est, il était devenu vulgaire.

-  Surprise. Eteins la lumière avec l’interrupteur juste à côté de la porte d’entée. Comme ça, ta disparition paraîtra moins suspecte que si tu avais laissé la lumière allumée. Et puis si c’est toi qui le fait, on ne trouvera pas mes empreintes.

Il s’exécuta.

-  Ferme la porte à clés. Sans toucher au bouton d’alarme, où je te tue tout de suite.

Ils empruntèrent la petite allée, jusqu’à la grille. Il marchait devant, et elle le suivait des près, le revolver pointé vers son dos. Ils se retrouvèrent dans l’avenue.

-  Allez, on marche.
-  Tu m’emmènes où bordel ? Ecoute, ne fais pas ça, où tu vas le regretter toute ta vie.
-  Ah bon ? Et toi, tu regrettes ? Non. Alors pourquoi j’aurai mauvaise conscience, moi ? Et puis tu sais, ma vie, maintenant, elle ne vaut plus grand-chose.

Ils marchèrent une bonne vingtaine de minutes, jusqu’à l’entrée d’une petite pinède. Puis ils continuèrent en se frayant un chemin à travers les broussailles. L’endroit sentait le genêt. Elle détestait les genêts. En contrebas, on apercevait la mer qui battait furieusement les rivages du cap qui s’avançait sur la Méditerranée. Le sentier était à flanc de colline. Des toits émergeaient des pins, en dessous d’eux, mais les quelques villas étaient relativement loin. Et vides. Surtout, personne ne venait jamais là. Le sentier était presque impraticable. Il longeait un grillage rouillé qui marquait la fin des terrains, mais les propriétaires n’allaient jamais jusqu’à la clôture à cause de la pente trop abrupte. Ils s’arrêtèrent à un endroit dégagé. Elle admira la rade, et encore plus loin, la côte éclairée. On mettrait des mois à retrouver le cadavre qui allait rouler dans les ronces jusqu’à se nicher dans le creux d’une énorme plante grasse où il demeurerait invisible à cause des herbes folles. Et lorsqu’il commencerait à pourrir, les rares promeneurs penseraient d’abord à l’odeur des genêts. C’était un endroit parfait pour mourir tranquillement.

-  Regarde la mer une dernière fois, dit-elle.

Il ne disait plus rien. Trop choqué, sans doute. Il ne devait pas voir la mer qui, pourtant, sautait à ses yeux.

-  Pourquoi moi ? cria-t-il soudain. Je regrette. Je regrette beaucoup, je ferai ce que tu voudras. Je me dénoncerai si tu veux, je dénoncerai les autres. Mais pourquoi moi ? Je suis le seul à n’avoir jamais abusé de toi !
-  Parce que je t’aimais.

Elle tira.