g[Chiennes de garde] La petite culotte


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Concours de nouvelles
La petite culotte
4ème place.

samedi 11 décembre 2004

par 
Leo Lamarche


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Avant, il y a le temps de l’innocence. Dans un F2 pourri de la rue de Lille. Il y fait sombre et sale, le plâtre s’écaille, je suis du doigt chaque meurtrissure du mur avant de m’endormir. J’épouse la fente. J’explore de l’ongle les blessures blanches, friables, arrache d’infinies particules au goût de craie, de sable, de vent salé. Je lèche mes doigts, mon estomac se cabre. Il désire autre chose que du plâtre, mais les buffets sont vides. Je ne sais pas encore que mon enfance s’effrite de ses derniers bonheurs.

Parfois, l’index mouillé de salive, je dessine autour des lézardes, les murs d’une vraie maison, avec un chemin et une mare, un grand sapin aussi, qui se dresse à côté. Une maison juste pour nous, mes frères et moi, la petite, celle qui a déchiré le ventre de maman en venant au monde. Celle qui, peut-être, n’aurait pas dû naître, puisque papa est parti juste après. Il n’est pas revenu, nous laissant à la faim et au froid. Déjà coupables d’exister, les grands yeux cernés de mes frères, leurs ventres affamés qui s’arrachent l’un à l’autre la moindre miette tandis que je croque le pain du rêve. Dans ma maison, au-dessus de laquelle un grand soleil sourit de toutes ses dents, il y aura assez à manger pour nous tous.

"Prends ta chemise et danse dessus", répond maman quand je me plains. Je n’ai jamais compris en quoi ça pourrait apaiser la faim qui tenaille et les gerçures brûlantes de l’hiver. Mais j’obéis. J’ôte ma chemise et garde ma culotte que je ne quitte même pas pour dormir. Elle est à moi, je n’en ai pas d’autre. Et pas assez de courage pour en réclamer une neuve. C’est ma cuirasse. Ma culotte cent mille fois lavée, je déteste les culottes sales, et je guette les progrès du soleil par la fenêtre, j’attends qu’elle soit assez sèche pour la remettre. Propre et nette, sur mon derrière maigre.

Le jour, lorsque maman travaille, nous restons seuls à nous inventer une enfance. Nous n’allons pas à l’école - pour quoi faire ? Et d’abord, l’école, ça coûte cher, on n’a pas les moyens. Les assistantes sociales ne viennent pas jusqu’ici, pas plus que les rumeurs du monde. Sauvages, nous attendons le soir, que maman rentre avec son sourire qui réchauffe. Et toute sa lassitude, derrière. Peut-être un peu de nourriture, des fruits trop mûrs et des légumes gâtés du supermarché où elle travaille. Elle nous fera une soupe qui fait grandir. On attend son retour dans ces heures immobiles qui nous creusent. Tandis que les poussières dansent leur ballet mouvant. On. Jean-Marie, Alex et moi. Trois bouches à nourrir, plus la sienne. Maman fait ce qu’elle peut, mais dès quatre ans je sais replier mes genoux contre moi, pour que la faim s’apaise, grignoter un peu de sommeil tandis que, dans la nuit, mon ventre crie les sanglots qui l’étouffent. Je sais écouter ses grondements qui éraflent l’ombre au passage. Et attendre le jour, cramponnée comme un spasme à ma culotte...

Un jour d’avant mes cinq ans, qui prend la forme d’un homme au regard dur. C’est Claude. Maman l’a ramené un soir avec elle, il est là, maintenant, il faut l’appeler papa, mais ce n’est pas ça, un papa. Non, ce n’est pas ça. Je connais mon premier exil, dormir avec mes frères loin du corps rassurant de maman, loin de son ventre déchiré où j’aimerais tant retourner me blottir. Oublier que je suis vivante. Dehors, il gèle. Le givre grignote les vitres tandis que l’homme, dans la pièce à côté, arrache à ma maman des gémissements de souffrance. J’écoute, j’étouffe de sanglots inutiles. Elle va mourir, je suis sûre qu’elle va mourir ! Mon grand frère Alex me rassure. "Non, t’inquiète pas, ils niquent, c’est tout." Il a deux ans de plus que moi, Alex, le temps de s’apprivoiser l’irrémédiable. Et peut-être, de l’accepter. Comme maman, quand elle lave et relave sa culotte rougie dans l’évier, comme moi quand je pleure de voir cette couleur de l’angoisse, de souillure, de malheur. Chaque fois qu’elle gémit sous l’homme, maman saigne. Et j’ai si peur qu’elle meure !

Je me souviens du jour où on a quitté la cité. Un jour d’encre et de brouillard froid. Je me rappelle aussi que, la nuit précédente, il est entré dans notre chambre, passant par-dessus le corps de mes frères. Peut-être ne dormaient-ils pas, le souffle retenu, peut-être avaient-ils peur, comme moi, de la ceinture de l’homme. Celle qui entame les chairs tandis que maman pleure des larmes rouges, tandis que nous crions à la face de l’oubli.

J’étais dans mon lit, immobile, terrifiée. Les yeux fermés, plissés, collés. Bien à l’abri de mes paupières baissées, j’attendais que son pas s’éloigne. Il a juste soulevé ma jupe, fait bâiller ma culotte, inspectant calmement. Il a regardé, juste regardé tandis qu’une voix terrifiée me disait que c’était mal. Mais il régnait par la terreur, fondant sur nous quand l’envie lui prenait. Des coups, des coups seulement, c’était avant... Avant l’exil dans un squat tout en haut de la rue Gambetta. Au quartier de Wazemmes. Les boîtes aux lettres aux gueules béantes, l’escalier de bois plein d’embûches, un cadre de vélo attaché à la rambarde, la cour intérieure remplie d’immondices. Et un local aux murs noircis, aux fenêtres béantes, le plâtre en lèpre solitaire. Maman qui nous serre contre elle en pleurant. "C’est ça, notre chez-nous ?" Ose demander Alex dès que l’homme n’est plus là. Maman fait signe que oui. Nous nous organisons. Le lit de maman, d’abord, pour qu’elle y repose la plaie de son ventre. C’est étrange de parler de lit. Juste un matelas défoncé posé par terre. Pas de draps ni de couvertures. La nuit, nous nous serrons dans nos vêtements, seule protection contre les petites mains glaciales de l’hiver. Et les tentacules de la peur qui rôde tandis que Claude ronfle.

Mes frères, l’homme les envoie dealer. Vers la rue de la Clé, dans le vieux Lille, ils distribuent les savonnettes et ramènent les billets, tous les billets, jusqu’à la moindre pièce, sinon... Personne ne se demande d’où viennent leurs cicatrices, leurs têtes enflées, leurs démarches incertaines, leurs doigts bleuis. On est des pauvres, des souillons traîne-savate, personne ne nous remarque. Sait-on même qu’on existe. Je suis si maigre, dit maman, que je parais transparente. Et toute petite, aussi. À peine ma tête dépasse-t-elle la hauteur de la table. Trop petite pour mes cinq ans. Mais moi, je m’en fous, je ne suis pas sûre de vouloir devenir grande. C’était le premier hiver, c’était encore avant.

Malgré la pluie qui ensevelit Lille, le terrain vague, derrière l’immeuble, reverdit peu à peu. Maman est au travail, mes frères à leurs affaires. Je suis assise dans une déchirure de ciel pâle, sous le toit défoncé. Je viens tout juste d’avoir cinq ans. Au creux de ma main, une épluchure de mandarine, vieillie, usée d’avoir été trop reniflée. C’est mon trésor de guerre, caché entre culotte et peau. Je lui parle en silence, comme l’enfant que je suis encore.

"Nina !" Claude m’appelle, je me lève en sursaut. Et sa voix, à nouveau, terrifiante. Il faut obéir vite, sinon les coups de botte ou de ceinture, selon la gravité du forfait. Je cours et trébuche. La croûte de mon genou s’arrache à la rambarde de l’escalier. Il y a cette porte délabrée, au quatrième, cette marche qui conduit vers l’intérieur. Dans la pièce, une fenêtre sans vitre, un coin de rideau usé et la table, juste sous la fenêtre. Une table branlante au formica usé. Il est là à m’attendre. Je ne pèse pas bien lourd, à l’époque, je n’ai jamais pesé bien lourd, il me soulève et me jette sur la table. Détachant sa ceinture de ce geste qui fait peur, il baisse son jean, relève ma jupe et arrache ma pauvre culotte. J’ai peur. Il respire fort, trop fort et son haleine m’étouffe. Je viens d’avoir cinq ans, ma tête est partie en arrière, le monde a basculé. Je sens ce danger que je ne connais pas et qui m’écartèle au passage. Un danger rouge. Couleur du sang, sous mes paupières. Et mon monde qui explose. S’effondre, s’effrite comme les éclats de plâtre sous l’ongle de l’enfant. Je crie ou je ne crie pas puisque plus rien n’existe. Une douleur impossible qui m’enfle et me distend. Je suis si petite et cette chose me déchire. Chairs à vif. Une éternité d’agonie. Combien de temps est-ce qu’il faut pour mourir ? Est-ce que ça va faire mal tout le temps, comme ça ?

Il a fini. Je me ramasse, ramasse ma culotte, suffoquée, avec cette douleur rouge qui palpite, rouge comme le bout de son pieu qu’il m’a enfoncé jusqu’à l’âme. Qui pendouille à présent sur ses cuisses, le sang - mon sang, s’accroche aux poils. Coule en rigole le long de mes cuisses que j’essuie comme je peux avec ma culotte. Il rit et n’évite pas mes yeux. Plante en moi son regard. Je sens qu’il a aimé ce mal qui m’a brisée.

Mes mains couvrent l’endroit en moi qui n’existe plus à force de battre, palpiter de douleur impuissante. Elles sont rouges de sang, rouges de ma peur qui s’écoule en sanglots épais. Alors, je cours au rez-de-chaussée pour me laver de tout ce rouge. Et décrasser mon impuissance. La bouche béante, les yeux écarquillés, je lave, frotte et refrotte ma culotte. L’eau glacée de la cour apaise un instant la morsure. Laver. Rincer. Faire disparaître la souillure. J’ai cinq ans, j’ai sept ans, j’ai dix ans, j’ai cent ans et je pleure, enfin. Je n’ai aucune idée de ce qui s’est passé. Je n’ai pas les mots pour le dire. Mais je sais que c’est mal, affreusement mal. Impardonnable. Ce sera mon obsession. Que personne ne le sache, jamais. Et surtout pas maman quand elle reviendra, tout à l’heure, avec son sourire si usé. J’ai trop peur qu’au premier coup d’œil et à l’abîme de mon regard, elle ne devine ma déchirure. Je rince et tords ma culotte, je ne suis plus que douleur. Je la renfile, trempée. La serre contre mon ventre en rempart dérisoire. Que pourrait-elle, au juste, contre ce mal qui ne fait même pas mourir ?

Dès cinq ans, j’ai appris à craindre la journée. Je ne me réveille jamais, mais glisse d’une dimension à l’autre. Outre rêve, cinglée par les vents de sable, j’avance dans le grand désert blanc de l’oubli. Ici, la réalité dense, aux angles affûtés. Ma fragilité qui se heurte à la réalité du jour. Aux menaces qui sonnent comme des coups. Maman va partir et mes frères, il va les envoyer ailleurs. Le plus loin possible de moi. Alex me ramènera peut-être quelques bonbons fauchés aux épiceries arabes. Mais rien pour compenser l’immense terreur de rester seule.

"Tu ferais mieux de te bouger le cul au lieu de rester là à fumer comme un con !" C’est l’aîné, Jean-Marie le rebelle qui l’a dit un matin à Claude. Au premier coup, Jean-Marie a craché du sang, il n’est pas sorti ce jour-là. Une journée de répit dans mon calvaire.

"Nina ! Viens ici, tout de suite !" Je redoute d’entendre ce cri dans le grand silence gris de l’immeuble. Cachée sous le toit, je grelotte, serrant contre moi ma culotte, toujours humide et jamais propre, lavée deux ou trois fois par jour aux caprices du bourreau qui m’étripe. J’ai cinq ans, sept ans ou dix ans, je ne sais plus, vieillie par la peur aux yeux troubles. Heureusement, maman ne le verra jamais, pas plus que mes frères, appliqués uniquement à survivre. Moi, je lave et relave ma culotte au tissu distendu, élastique hors d’usage, elle s’effiloche aux bords. Vite, avant leur retour, je me recompose un visage pour ressembler à mon reflet, dans l’eau de la bassine. Surtout, ne pas marcher les jambes écartées, la blessure à vif me taraude. Un sourire de maman, tout ira mieux, tout ira bien. Dans la cour intérieure de l’immeuble, le cul nu sous ma jupe à tordre ma culotte, je sais que je finirai par en mourir. D’ailleurs, la mort, ce n’est pas grand-chose. Mais je ne veux pas mourir avec une culotte sale.

Maman me protège de tout avec ses grands yeux tristes. Le soir, quand elle revient, je me jette dans ses bras, c’est le paradis retrouvé. Maman, pourtant si patiente, humiliée et salie. La nuit, je l’entends gémir dans la pièce à côté, je sais alors ce qu’il lui fait subir. Le supplice du pieu rouge, le cœur qui s’affole et qui hurle qu’il va cesser de battre, les coups de bélier qui n’épargneront pas la déchirure dans son ventre qui goutte à chaque assaut de l’homme. Au matin, elle rincera sa culotte souillée. Et je pleure, coupable de savoir à quel prix elle m’a délivré de lui pour la nuit.

Cinq ans, sept ans, dix ans, la terreur est un puits avec, tout au fond, des milliers d’yeux cannibales qui dévorent ma honte. Ma culotte toute trempée, la douleur et la haine cachées bien au chaud sous ma jupe. Là où il fait si mal. Je ne désire pas grandir et mon secret m’épuise.

Nous mangeons un peu mieux depuis que les deux aînés travaillent, parfois des restes raflés à l’étal de la charcuterie. L’homme s’empiffre en me regardant. Sourit. Je m’étrangle. Je ne sais plus avaler. Ca a trop le goût de son pieu dans ma bouche, le jour où sa fantaisie crache son sperme et que je l’avale, comme on vomit. Le goût humide, rouillé, bouilli du squat. Des sourires salaces, des baisers gluants. De la douleur qui vient toujours, après. Les longs mois de la peur s’empilent.

Jean-Marie est grand, à présent, Alex veut en finir, maman est décidée. Alors, une nuit comme les autres, ils enivrent l’homme jusqu’à ce qu’il ne distingue plus sa ceinture de son ventre, qu’il n’ait plus la force de lever une seule botte. Ils le traînent au canal, derrière le parc, c’est l’hiver, une plaque de gel pèse sur l’eau immobile. La lune nous épargne et le silence nous trouble, nous rions et pleurons d’effort. Traîner ce grand corps gourd vers les remous de la Deule. Pour qu’il rejoigne les immondices, tout au fond. Tout aurait dû aller très vite, mais voilà qu’en tombant, il se raccroche au parapet. Lorsqu’on a retrouvé son cadavre, un mois après, la chair de ses mains était arrachée. Il avait fallu taper si fort pour qu’il lâche prise. Il avait fait de nous des animaux sanglants.

Il a hurlé : "Nina !" en harponnant mes yeux, l’eau noire s’est refermée, mais je sais qu’il va revenir. Je l’ai senti à la déchirure de mon ventre, là où je ne savais pas qu’on pouvait avoir mal. À cette sensation familière sur mes cuisses, le sang brunâtre qui coule et j’ai hurlé d’angoisse. "C’est rien, m’a dit maman. Tu auras ça tous les mois, maintenant."

Et tous les mois, je lave et relave ma culotte. Le sexe frissonnant sous ma jupe. Plus nue que nue avec ce sang qui coule en souvenir de lui. Vite, frotter, laver, rincer. Trop peur qu’il ne revienne, qu’il surgisse derrière moi avec ses paumes sanglantes, son haleine sourde. Réclamer son carnage. Se repaître de la chair de mon ventre. Cette fois, j’en mourrai, j’en suis sûre. D’ailleurs, je m’en fous de mourir. Mais pas avec une culotte sale.