g[Chiennes de garde] Amère thune


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Concours de nouvelles
Amère thune
4ème place

dimanche 19 décembre 2004

par 
Clara Michel


A Sarah et Julien, pour qu’une vilaine histoire Devienne une histoire à raconter




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Il était une fois une histoire clinquante d’amère thune. C’est l’histoire des mérites discutables d’un père parfait et des mérites discutés d’une mère inclassable... voire déclassée.

Enfin voyons... ce n’est un mystère pour personne, ou alors il faut être parfaitement de mauvaise foi, pour ignorer qu’une mère ne tombe pas malade. Une mère a de la santé, TOUJOURS, ou alors il ne faut pas enfanter. Il faut savoir être responsable, que diable ! Au diable ces femmes immatures incapables d’être de vraies mères !

Malade, vous me le confirmez, Docteur ? Stupeur et incrédulité. Besoin de repos, de douceur et de pleurs. Besoin de larguer les amarres. Non, quelle outrecuidance. Pas de thunes, lâcheuse. Me faire cela à moi, te dérober, alors que tourment après tourment, au trot des calvaires quotidiens, je m’applique et prends la pose. Ignorante ! Je suis père avant toute chose. Pauvre petite chose.

Et si ci, et si ça... crachin de parole dans la pluie, clapotis d’enfants sages. Et si j’étais simplement une maman fatiguée, si fatiguée... au bout du rouleau, à bout de souffle. Ce serait grave, tu m’en voudrais mon enfant sage. Ecoute-moi pleine lune aux yeux clairs, petit prince sauvage, écoute-moi... Je ne t’abandonne pas, je me reprends, je me détends simplement je m’entends. Je t’aime au plus fort de la tempête, dans l’intimité de la bête. Crois-moi mon amour, écoute-moi...

Attention, attention, voilà que s’en vient un père majestueux clinquant d’amère thune. Cling clong cling clong. Un aréopage d’anges velus et crapuleux bruisse dans son sillage. Elle ne vous aime pas. Elle ne vous regarde pas... Un jour ou l’autre elle vous abandonnera. Cling clong cling clong le père s’en vient nourrir ses enfants, bois mon enfant sage bois ce breuvage d’angoisse ce brouet de honte et de culpabilité, je l’ai concocté rien que pour toi. L’amour c’est pervers mon petit, bois goutte à goutte la hargne et la misère que je distille pour toi, je t’aime si fort. Plus qu’elle, mieux qu’elle. Je suis un père d’ hauteur. Je veux pour toi le meilleur.

Elle, elle ne sait pas Pas cuisiner, pas se tenir. Elle ne sait rien. Dit le père somptueux clinquant d’amère thune. Cling clong cling clong revoilà les anges velus et crapuleux qui susurent “C’est une indigne, une indigente. Savez-vous qu’elle a laissé mourir le chat et se noyer le poisson rouge” ? On la croit honnête : apparence, mensonge. Oyez, oyez bonnes gens, une femme qui se dérobe à ses devoirs de mère doit être marquée du sceau de l’infamie.

Et si ci et si ça... crachin de parole dans la pluie, clapotis d’enfants sages. Et si j’étais simplement une maman forte et fragile à la fois. Pétrie d’amour et d’imperfections. Qui veut sa vie de femme. Ce serait grave tu m’en voudrais mon enfant sage. Ecoute-moi pleine lune aux yeux clairs, petit prince sauvage, écoute-moi... Je ne t’abandonne pas, tu résonnes en moi comme un cœur battant ; patiente mon enfant... Attends. Mon âme est devenue trop floue, il me faut voyager vers mes désirs pour l’arrimer. Je t’aime dans l’écho de mes tourments, dans la chaleur du ventre. Crois-moi mon amour, écoute-moi...

Dans un brouillard poisseux de mensonge, on distingue au loin un père magnifique clinquant d’amère thune. Il s’est paré des lauriers de la victoire. Partie l’infâme. Sentencieux, la voix libre, vibrante d’indignation, il assène. Ce n’est pas une mère, tout juste une femme. Et encore une femme normale s’occupe de son enfant. Cling clong cling clong les anges velus s’en viennent rendre hommage au père vertueux. “Tu es un père d’honneur, sans nul doute une figure paternelle devant l’éternel.” Toi tu n’as pas failli. Elle, elle se balade. Elle voyage au gré de ses humeurs. On l’a vue aux quatre coins de l’Europe. Arpenter les montagnes d’Autriche, se baigner dans les lacs de Hongrie, se prélasser sur les plages d’Italie en charmante compagnie. Décidément c’est une sans vergogne.

Passe le temps, passe l’ennui. Aucun bruit, pas un signe. Oublier les anniversaires, l’enfance est laissée sans nouvelle. J’ai peur mon enfant, dit le père marri d’abandon, elle est mauvaise certes, mais c’en est trop, je ne peux le croire. Le docteur nous l’a dit, elle est malade. Si elle n’est pas ici c’est qu’elle est folle, internée ou suicidée. Ou alors partie en Chine avec qui tu sais.

Et si ci et si ça ... j’étais simplement une maman qui avait repris force et gaîté. Tu m’en voudrais mon enfant sage. Ce serait grave. En chemin, j’ai sondé mes rêves, visité mes peurs et rafraîchi mon cœur. Je t’aime mon enfant sage. A propos, as-tu reçu mes lettres ? Tu sais celle qui parle des plages de l’Italie, du village abandonné en Bulgarie où presque chaque maison porte avec piété et lassitude une photo liserée de noir. Etrange village luxuriant livré aux morts, à ceux qui le seront bientôt et aux ânes.

Et encore la Roumanie, cette route sinueuse des Carpates plantée d’arbres et de prostituées. L’Europe en devenir. Amère thune.

Et aussi celle qui parle longuement de toi ? De ta frimousse farceuse, de ta vivacité, de tes sourires ravageurs, de ta vie en fleur. Petite pousse qui grandit, grandit. Joyeux anniversaire, mon enfant chéri. Ecoute-moi pleine lune aux yeux clairs, petit prince sauvage... écoute-moi. J’arrive, je viens, plus que deux fois dormir et maman sera là.

Bardé du bouclier de l’enfance, le père clinquant d’amères thunes se présente chez les bloody brothers, frères de sang de la malencontreuse. La situation est grave. Votre soeur a disparu. Il faut sans tarder prévenir la police, les pompiers et la royauté. Le médecin a prescrit repos et calme. Elle est malade, déficiente. Moi je ne suis plus rien pour elle, il vous revient d’agir en toute responsabilité. Vous devez agir... s’il en est encore temps... Pour elle, mais surtout pour l’enfant.

Inquiets les bloody brothers s’affairent. Où la chercher ? En Chine, à la mer, dans tous les hôpitaux de la terre ? Par où commencer ? Par le début que diable, elle est peut être chez elle endormie d’un profond sommeil. Dans l’effroi, ils ont égaré les clefs, alors ils sondent les murs, crient, appellent. La truffe en avant, ils appréhendent de sentir une odeur fatale. Rien pas un indice, ni vie, ni mort.

Cling clong cling clong... Vos gueules les anges ce n’est pas le moment. Oh, nous ce qu’on en disait c’était juste pour rendre service. Cherchez ailleurs, elle n’est pas au ciel. Interloqués, à moitié soulagés les bloody brothers reprennent néanmoins leur quête. Comme des funambules sur un fil, ils se hissent aux étages. Ils entrevoient un lit bien fait, une maison rangée... pas de corps. Et soudain survient le face à face. Le chat les yeux exorbités, bouche bée regarde les intrus aussi surpris qu’eux. Le chat est vivant ! Il avait dit... le chat est vivant... mais alors... tous les espoirs sont permis.

Et si ci, et si ça... crachin de parole dans la pluie, clapotis d’enfants sages. Et si maman était là tout simplement. Ce serait grave, tu m’en voudrais mon enfant sage. Dans un colloque singulier, les yeux dans les yeux, frondeur, le petit prince sauvage dit au père clinquant d’amère thune : “Ma maman à moi, elle n’est pas normale, elle est extraordinaire tout simplement”