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| Concours de nouvelles Gay friendly Sixième place dimanche 26 décembre 2004 par Soanne | |||
| Un infâme mensonge ? Mélanie Judith Corpus Femina Journal rock and roll... La faim du monde La femelle de l’espèce Vengeance La petite culotte Amère thune par | Il faisait déjà très chaud à New York, La ville avait retrouvé son rythme d’été, et son aspect de capitale d’Amérique latine. Sur First Avenue, on entendait les accents de Bossa Nova et les rythmes lourds qui sortaient des fenêtres ouvertes. Déjà, les enfants du quartier commençaient à jouer avec les bouches d’incendie, et faisaient de la rue un terrain de base-ball, une piscine, une cour des grands. Sandra biffurqua sur la droite en direction de Greenwich Village. Elle marchait vite, elle était déjà en retard pour la soirée d’adieu de Myriam. Un an déjà, et Myriam retournait en France. Pourtant, Sandra ne prit pas le metro. Elle aimait retrouver l’ambiance de la rue en sortant du travail, passer de longues heures à marcher dans ces quartiers toujours animés du sud de Manhattan. Et puis, elle ne s’inquiétait pas, personne ne l’attendait, Myriam devait déjà être très occupée, entourée de trente personnes agglutinées dans le minuscule deux-pièces qu’elle partageait avec Jane, sa collocatrice, qui avait sans doute tout organisé, invité sa famille, ses amis, les voisins. Pour compenser, comme ils aimaient bien le faire ici, l’exil des autres. Sandra ralentit l’allure en arrivant autour de Washington Square, porte d’entrée du ‘Village’. Tout le monde était sorti profiter du début de l’été. Quelques enfants, mais surtout des couples, enlacés sur la pelouse, assis main dans la main sur le rebord de la fontaine, et des jeunes en groupe jouant inlassablement la même musique sur les mêmes guitares sous l’arche victorieuse de Washington. “On dirait que tout le monde a sorti ses habits colorés pour célébrer le début de l’été. Il y en a même qui sont déguisés”. En traversant la place, Sandra frôla un tigre en fourrure grandeur nature, quelques drag-queens noyées dans l’indifférence, et même, oui, c’était bien cela, elle se rapprocha pour vérifier, la réplique parfaite du Capitaine Crochet dans Peter Pan, dont le maquillage commençait à fondre à la chaleur. Sans s’attarder plus longtemps, Sandra poursuivit son chemin en se disant qu’elle avait tout de même bien choisi sa ville, et qu’après avoir vécu à New York, elle ne pourrait plus jamais vivre ailleurs, qu’elle se sentait si bien au milieu des excentriques, des allumés, des fous. Enfin, ici, personne ne venait lui faire de remarques sur ses jupes trop courtes, ses collants trop colorés, ses chaussures trop voyantes, et sa couleur de cheveux, qui “non décidément, ne peut en aucun cas refléter l’esprit de notre entreprise”. Pour la première fois dans sa vie, on la laissait tranquille. *** Chez Myriam et Jane, à l’extrémité nord de Charles Street, dans Greenwich, la mère de Jane, Corill, était arrivée la première, les bras chargés de pâtisseries orientales, de salades extravagantes, et de cocktails faits maison. À peine arrivée, elle s’était remise aux fourneaux chez sa fille, et faisait réchauffer les quiches aux légumes, pendant que les amis et les voisins invités au dernier moment se pressaient dans l’appartement déjà surchauffé. En jetant un bref coup d’oeil par la porte de la cuisine, Corill réalisa, pour la première fois depuis des années, qu’elle était condamnée à être de plus en plus souvent la doyenne des soirées, la plus vieille des invités, celle à qui on demande où sont les toilettes dans un appartement, en croyant avoir à faire à la maitresse de maison ou à la propriétaire. Il y avait maintenant dans le minuscule salon de Myriam et Jane une foule bruyante et colorée, composée majoritairement de filles, bien que certaines d’entre elles aient osé amener leurs amis masculins, tout en sachant très bien que, autant Jane que Myriam, étaient des célibataires convaincues, et même militantes. Les garcons étaient assez peu à l’aise dans cet appartement où tout, de la décoration à la cuisine, des odeurs à la musique, était résolument féminin. Ayant vécu à la fin des années soixante-dix dans une communauté progressiste de femmes sur le campus de Berkeley, Corill se sentait naturellement en phase avec l’univers féminin et urbain de sa fille, tout en restant assez critique sur son travail, sans intérêt, mais auquel elle consacrait la plupart de son temps, ainsi que sur la façon dont Jane, farouchement individualiste, envisageait son avenir, c’est-à-dire seule. Lorsque Sandra arriva, en sueur mais souriante, elle eut du mal à se frayer un chemin jusqu’à Myriam, qui était à l’autre bout de la pièce, dans l’embrasure d’une porte, en plein débat avec une espagnole sur la situation des femmes à New York. La jeune espagnole était en train de dire que, lorsqu’elle trouverait un mari et déciderait de faire des enfants, de “s’inztaller”, comme son accent lui faisait dire, elle serait obligée de quitter New York, que cette ville était un paradis pour elle maintenant, jeune femme célibataire, un paradis qui se transformerait en enfer lorsqu’elle serait passée dans le deuxième stade de sa vie de femme. Sandra décocha un grand sourire en arrivant entre les deux jeunes femmes, parce que, habitant à New-York depuis maintenant cinq ans, elle avait déjà entendu cette discussion une bonne centaine de fois, mais aussi, parce que, secrètement, elle savait très bien que le jour où elle aurait à choisir entre New York et une famille, elle n’hésiterait pas une seconde. Son choix était déjà fait depuis longtemps : ce serait la ville, sans regret. *** Comme il arrive souvent dans les soirées hantées par les femmes, on se mit à parler des hommes, et en particulier des différents moyens de les rencontrer, de cohabiter avec eux, et de les aimer. Ce fut Julia, une trentenaire pétillante qui habitait à l’étage du dessus qui aborda la question. La semaine précédente, elle s’était rendue, pour rire, expliquait-elle, comme on le dit dans ces cas-là, dans l’une de ces fameuses soirées de “dating”. Et elle racontait, comme tant d’autres avant elle, l’ambiance calfeutrée du bar, la musique romantique, les tables de deux disposées en cercle, le badge que chacun portait sur soi, avec son numéro et les verdicts sans appel du maître de cérémonie : “Mesdemoiselles, Messieurs, il ne vous reste plus que 5 minutes”, ou encore, “Il est l’heure de changer de partenaire”, “La 5 avec le 34 s’il vous plaît”, “Oui, par ici, dépêchez-vous”. Et bien sûr, la phrase finale, comme un couperet, qui finit par faire trembler même celles qui disent être venues pour rire : “la soirée est terminée. Je vous invite maintenant à faire vos choix et à vous rendre au bar pour remplir vos fiches. Je vous le rappelle, vous n’avez droit qu’à trois choix”. Puis l’attente, où pour la première fois depuis trois heures, chacun se retrouvait seul, sans personne à séduire. Julia n’avait pas été chanceuse, et elle racontait, maintenant, assise sur ce canapé au milieu du salon, comment elle avait vu partir Jef, son choix n°2, avec une jeune brunette habillée en rouge, puis son choix n°3, Alex, avec une femme aux cheveux courts, qui avait dû le placer en n°1, à en juger par le sourire qu’elle arborait. Enfin, après plusieurs minutes lourdes d’angoisse, son élu, son préféré, un certain Matthew, quitta le bar accompagnée d’une demoiselle aux manières peu catholiques, même en pays protestant, puisqu’elle ajouta à son humiliation l’outrage de s’approprier le jeune homme en lui appliquant une main aux fesses pour le moins explicite. Les invités riaient de l’indignation feinte de Julia, qui portée par son public, raconta sa fin de soirée. Elle avait fini par dégotter un autre trentenaire, lui aussi malchanceux, qui se trémoussait de timidité dans un coin de la salle. Elle entreprit de poursuivre les quinze minutes de conversation obligatoire. Ce fut lent et laborieux. Elle passa au plan B. Et dans le salon de Myriam et Jane, beaucoup de filles savaient que Julia était une habituée du plan B : elle lui proposa donc de passer la nuit avec elle. Ce qu’il accepta avec soulagement. La plupart des conversations s’étaient interrompues pour laisser Julia raconter sa nuit. Mais elle se contenta de dire dans un soupir : “Rien à signaler, une nuit de choix n°37.” Corill, qui commençait à se sentir plus à l’aise, vint à son tour s’installer sur le canapé, quand Sandra, la plus proche amie de Myriam, fit une plaisanterie sur le nombre croissant de drag-queens et de travestis de tout poil qu’elle avait vu aujourd’hui . “Oh, oui, se risqua Myriam, ça pullule, je ne sais pas comment ils font pour se reproduire, mais on dirait qu’ils se multiplient !”.
Sandra et Jane se mirent à sourire, parce qu’étant beaucoup sorties dans les bars et les boîtes gays, elles savaient bien que ce qui se passait dans la tête des femmes était bien le moindre souci d’un individu homosexuel de sexe masculin, en particulier lorsqu’il se trouvait dans un environnement propice aux rencontres, comme, par exemple, une boîte de Greenwich.
Myriam se tourna vers la mère de sa collocatrice, Corill, qu’elle tenait, à juste titre, comme une autorité en la matière. Celle-ci prit une profonde inspiration et expliqua :
La naïveté de sa fille fit sourire Corill, qui se revit, à 25 ans, discuter de la même chose avec d’autres femmes, qui maintenant étaient aussi vieilles qu’elle, dans un salon finalement assez peu différent de celui-là. Myriam reprit la parole et par provocation, déclara : “Moi en tout cas, j’ai hâte de revenir en France, où, enfin, on regarde mes fesses dans la rue, on fait des commentaires à voix basse quand je passe, et où ‘on m’emmerde’ comme on dit là-bas. Ce mot français, bien connu des Américains, fit sourire tout le monde. Moi, je commence à en avoir marre d’entendre, quand je me promène dans le quartier, et que je passe entre des dizaines de couples d’hommes, ‘si c’en est une, elle est drôlement bien réussie. Tu crois qu’elle est allée chez qui ?’ parce qu’il me prenne pour un travelo. Non ! C’est trop !”
Elle jeta un regard ironique sur Julia : “ne me dis pas que c’est déjà fait ?” *** La discussion se poursuivit une bonne partie de la nuit. Vers deux heures du matin, il ne restait dans le salon que Jane et sa mère, Myriam, Sandra, deux voisines qui étaient arrivées tard, une amie de travail de Myriam, et bien sûr Julia, qui ne cessait de dire qu’il fallait qu’elle rentre, mais qui à chaque fois qu’elle se levait, trouvait une nouvelle anecdote à raconter sur la misère des femmes. On envisagea le problème sous tous les angles : la difficulté de fonder une famille dans le monde moderne, les nouvelles valeurs de la fidélité, le culte de la jeunesse et du beau, l’abandon des valeurs viriles des sociétés traditionnelles, les nouveaux besoins des femmes dans une société hyper active, les nouveaux liens sociaux... En quelques heures, le salon de Jane et Myriam s’était transformé successivement en tribune politique, en plateau télé pour débat de société, en chantier de thèse d’anthropologie, et se réduisait maintenant à sa triste réalité : un salon encombré de bouteilles vides, de cendriers pleins, et de coussins avachis où les invités luttaient contre le sommeil en poursuivant sans conviction des conversations inabouties. À quatre heures du matin, Corill quitta le canapé pour atteindre laborieusement la cuisine, où elle alluma la radio et commença à faire la vaisselle. Quand le journaliste annonça “... comme on pouvait s’y attendre, encore un grand succès pour la Gay Pride de New York. La plupart des homosexuels étaient au rendez-vous et ont, comme d’habitude envahi la ville pendant tout le week-end...”, toutes éclatèrent de rire. “Ah, c’était pour ça !” soupira Jane, et Sandra ajouta, en pensant aux couleurs de Washington Square, “je comprends mieux maintenant”. Pendant des heures, elles avaient refait le monde, un monde qu’elles voyaient à dominante homosexuelle. Mais, elles s’étaient trompées, le monde n’en était pas encore là.
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