g[Chiennes de garde] Qu’est-ce qu’on entend par prostitution ?


IMPRIMER
IMPRIMER



Qu’est-ce qu’on entend par prostitution ?
Quelques réflexions suite à la conférence de Paola Tabet sur son livre : La grande arnaque : sexualité des femmes et échanges économico-sexuels

lundi 4 avril 2005

par 
Leirn


DANS LA MEME RUBRIQUE :



par Leirn

Avant de parler d’échanges économico-sexuels ou de services sexuels, Paola Tabet s’interroge sur ce qu’est une prostituée, ce qu’on nomme prostitution et explique pourquoi elle n’utilise pas ce terme. Quand on parle de prostitution, chacun croit comprendre de quoi il est question, de manière immuable, évidente et anhistorique. Dans la foulée, le terme de prostitution est automatiquement connoté négativement et ne décrit qu’un certain type d’échanges économico-sexuels : ceux qui rendent les femmes méprisables.

La société effectue une division tranchée entre les femmes respectables qui sont les mères et les mauvaises femmes qui sont les putes. Mais selon les sociétés, la définition de putain est très variable.

Dans une certaine région du Niger, le père vend sa fille à un mari. Quand ce mari n’en veut plus, la fille revient chez son père pour être ensuite revendue à un autre mari. Voilà ce qu’on attend de la bonne fille. Une fille qui choisirait un homme sans compensation pour son père sera une mauvaise fille.

En Haïti, le sexe des femmes a une valeur économique. Elles disent que leur sexe, c’est comme la terre, elles peuvent l’exploiter. Une femme qui accepterait d’avoir des rapports sans compensation serait bien stupide. Toutefois, cette sexualité doit être décidée, initiée par les hommes. Une femme qui drague et couche pour le plaisir (avec ou sans compensation) risque le viol.

Définir ce qu’est la prostitution est une affaire bien plus compliquée que ce que l’on croit même si on se restreint à notre société occidentale. Le dictionnaire « Trésor de la langue française » nous propose : « Fait pour un individu de l’un ou l’autre sexe, de consentir à avoir des relations sexuelles avec des partenaires différents, dans un but lucratif et d’en faire son métier. »

Cette définition ne me satisfait guère et c’est pourquoi à la lumière des propos de Paola Tabet, je vais tenter de l’interroger pour finalement revenir à cette question qui ne cesse d’agiter les milieux féministes, tant dans une dimension théorique que pratique : que signifie être abolitionniste ?

Si on définit la prostitution comme une relation sexuelle tarifée avec des partenaires différents, on se heurte rapidement un ensemble de cas qu’on ne nomme pas « prostitution » mais qui entrent dans cette catégorie.

Il y a une quinzaine années, une publicité pour un jeu de société passait à la radio. Ce jeu se présentait sous la forme d’un quizz sur les rapports hommes / femmes. L’une des questions, citée dans cette publicité, était : « quand un homme paye l’addition à une femme au restaurant, est-il en droit d’attendre plus que sa compagnie ? » Une autre façon de formuler cette question est de dire : « un repas doit-il être considéré comme la rétribution anticipée d’un service sexuel ? La femme qui accepte cette rétribution s’engage-t-elle tacitement à devoir ensuite fournir le service qui a été acheté ? »

Dans ce contexte-là, le ‘vilain’ mot de prostitution ne sera jamais prononcé, même si cette situation décrit bien un échange économico-sexuel et sous-entend par la même occasion que toutes les femmes sont potentiellement achetables.

Une femme qui se voit offrir le repas avant de coucher avec l’homme qui l’a invitée n’est pas considérée comme une prostituée à condition qu’elle ressente de l’affection, voire de l’amour pour l’homme. Le fait qu’elle retire par la suite du plaisir du rapport sexuel n’entre pas en ligne de compte.

Pour l’homme, on ne se pose pas la question : puisqu’il cherche la relation sexuelle, cela signifie qu’il escompte en retirer du plaisir, c’est l’affection qu’il peut porter à la femme qui est un bénéfice secondaire.

En revanche, une femme qui coucherait avec un homme uniquement parce qu’il lui a payé un bon repas serait considéré une prostituée. C’est ce raisonnement qui est démonté par le film A vendre de Laetitia Masson dans lequel une jeune femme accepte les rapports sexuels uniquement s’ils sont tarifés pour ne pas risquer d’être piégée par ses sentiments.

Le corollaire de ce genre de situation, (une femme couchant avec l’homme qui a payé le repas) est le suivant : si cette femme ne veut pas être étiquetée comme prostituée (car, bien sûr, c’est infâmant, il ne faut jamais l’oublier), elle doit prétendre avoir de l’affection pour l’homme avec lequel elle couche pour lever tout soupçon sur sa moralité. Il vaut même mieux (pour la moralité de cette femme) qu’elle couche par amour ou au moins par amitié mais sans plaisir, plutôt qu’elle couche pour le plaisir mais sans amour. Les femmes sont perçues comme ennoblies par leur dévouement, fut-il sexuel, et rabaissées par leur jouissance. Regardez Breaking the waves de Lars von Trier, il vous l’explique très bien.

Par ailleurs, quand un homme rend de « grands services » à une femme, par exemple, la loge et la nourrit, et qu’en échange, elle s’occupe de son intérieur et accepte de coucher avec lui pour le remercier, est-ce de la prostitution ou une certaine forme du mariage ? Les femmes dans cette situation ont des positions plus respectables que celles qu’on identifiera comme des putes, mais elles sont pourtant doublement asservies, d’une part à cause des services sexuels et domestiques qu’elles doivent fournir pour conserver le gîte et le couvert et d’autre part parce que la contrepartie étant versée en nature, elles n’ont pas les moyens financiers de rompre ce qui n’est pas réellement un contrat. L’attachement de ces femmes pour leurs compagnons est supposé également aller de soi.

A la lumière de ces nouvelles considérations, nous pouvons revenir à notre tentative de définition du mot « prostitution ». Ce qui définirait la prostituée serait alors peut-être une femme qui couche par « intérêt » avec des hommes pour lesquels elle ne ressent rien...

Suite à ce dernier exemple et en y regardant de loin, la prostitution n’est finalement pas un moyen d’échange économico-sexuel rentable et pratique pour les hommes. Un repas ou un bouquet de fleurs coûte souvent moins cher qu’une passe, et si l’homme sait bien négocier, il peut obtenir bien plus qu’un rapport sexuel mais aussi de l’écoute, de l’affection, des soins domestiques... que lui accordera bien volontiers la femme pour ne pas passer pour une pute. La prostitution lui permettrait simplement de faire l’économie de la négociation et lui garantir le rapport sexuel à coup sûr.

Or, pardonnez l’euphémisme, la prostitution n’apparaît pas comme un mode très enviable de gagner de l’argent pour une femme et je proposerais à toutes les personnes qui disent que la prostitution peut être un métier comme un autre d’aller faire un stage d’une semaine sur un trottoir avant de défendre cette thèse.

Dans nos pays occidentaux, on considère les prostituées comme une classe à part : on imagine difficilement de les voir décrocher (on emploie le même terme que pour la drogue, comme si c’était une dépendance) et se marier pour mener une vie « normale ». Les prostituées sont des femmes qu’on suppose marquées à vie, la prostitution les transforme et les rend impropre à tout autre vie, c’est un état et non un métier. Il serait totalement erroné de penser que c’est uniquement parce qu’elles ont échangé des services sexuels contre compensation qu’on les considère ainsi.

Les femmes échangent couramment des services sexuels contre diverses compensations en nature, ces rapports sexuels pouvant même éventuellement procurer du plaisir aux femmes, être accompagnés ou non de sentiments... On peut les déplorer car ces rapports sont imposés aux femmes par la division sexuelle du travail, on peut mettre en exergue que c’est parfois une arme de pauvre pour tirer parti du système de domination masculine, signaler que ça peut être dans certains cas une façon de se réapproprier son corps et sa sexualité... mais on ne peut pas nier que ces échanges économico-sexuels soient courants dans nos sociétés occidentales et qu’on ne les appelle pas toujours prostitution.

Les femmes qui restent avec leurs conjoints parce qu’elles n’ont pas les moyens de vivre seules ne font pas autre chose. Les femmes qui fréquentent un homme riche pour profiter du luxe peuvent être traitées de putes, mais pas au sens premier du terme, plutôt sous forme métaphorique. Les traiter de putes signifie qu’elles sont méprisables, c’est une insulte, pas un constat. Le mépris est indissociable dans les représentations collectives de l’état (supposé immuable) de prostituée.

La prostitution pourrait éventuellement être un mode de rétribution tolérable pour une femme s’il s’agissait d’un rapport économico- sexuel équitable passé entre deux personnes qui s’accordent sur les termes d’un contrat. Quand une ouvrière échange son travail contre de l’argent auprès d’un patron, quand une caissière, une infirmière, une femme de ménage signent un contrat, même si c’est évidement un contrat léonin (l’employé a bien plus besoin du travail que lui donne ce patron que l’inverse), les termes du contrat définissent avec justesse ce sur quoi il porte : c’est bien sa force de travail que l’ouvrière ou la caissière échangent. En revanche, dans la majorité des cas, et contrairement à ce que l’ont croit, la prostituée n’échange pas un rapport sexuel contre de l’argent.

Bien sûr, il existe de manière marginale les cas de misère sexuelle, de solitude, les images d’Epinal d’hommes paumés qui viennent chercher simultanément dans une même personne la maman et la putain, des clients d’une fois, qui dans un soir de détresse iront eux aussi voir une pute parce que c’est si facile de combler artificiellement sa solitude en achetant un service sexuel. Si ces situations étaient représentatives, la vraie question (que l’on pose parfois mais qui me semble être un piège) serait : pourquoi de tels services existent-il pour les hommes uniquement ? Ce à quoi on pourrait répondre qu’il suffirait d’ouvrir des bordels pour femmes et le problème serait réglé. Or, on ne peut jamais traiter en miroir les affaires d’hommes et les affaires de femmes car les hommes et les femmes n’ont pas des places équivalentes dans la société. Un bordel pour femmes n’aura jamais le même sens qu’un bordel pour hommes et cette toute petite frange de la population des clients sert de justification et d’écran de fumée à l’ensemble du système prostitutionnel. C’est tout aussi déconnecté du réel de prétendre que les SDF ont choisi d’être clochards par fainéantise.

Si les femmes établissaient clairement les règles de la prostitution, elles pourraient peut-être accéder à une forme de réappropriation de leur sexualité. On pourrait alors se demander si tout est vendable et achetable, si on peut louer son corps à des fins de services sexuels. Ce débat rejoindrait, il me semble, la question des mères porteuses ou de la vente de son sang.

Dans un système de société fondée sur la domination masculine, le « contrat » passé entre la prostituée et son client est une pure arnaque. Etre prostituée ne signifie pas comme le croit le dictionnaire : échanger des services sexuels contre de l’argent avec de multiples clients.

La prostitution, ce n’est pas uniquement du sexe tarifé. Si les prostituées sont considérées comme radicalement différentes des « filles bien » parce qu’elles sont celles que l’on peut impunément dominer, mépriser, utiliser en particulier à des fins sexuelles et puis les jeter. La prostitution fonctionne avec le mépris. Ce qui est acheté, ce n’est pas un service sexuel, c’est la soumission d’un corps à une puissance virile, c’est la possibilité dominer, d’avilir et de mépriser. C’est l’expression de la domination masculine sous sa forme la plus brutale, avec le sexe comme moyen et non comme fin.

Quand je me dis abolitionniste, ce ne sont pas les échanges économico sexuels que je veux abolir car ils englobent un ensemble de réalités bien plus vastes et intriqués de manière très serrée dans les relations entre hommes et femmes.

Les féministes ne cessent de répéter que le viol, ce n’est pas du sexe, c’est de la domination violente avec le sexe comme moyen.

De même, la prostitution n’est pas du sexe tarifé, c’est de la domination violente avec comme moyen les deux plus grands vecteurs du pouvoir : le sexe et l’argent, ce dernier permettant de déguiser le violeur en client.

Ce n’est pas le sexe tarifé qu’il est urgent d’abolir, mais le viol qui ne dit pas son nom et qu’on appelle couramment prostitution.