| Lesbienne... et alors ? vendredi 19 mai 2006 par Mathieu Ecrit en 1999, ce texte a d’abord été publié sur le site des Sciences Potiches Se Rebellent. Qu’on ne lise pas ce qui suit comme une analyse des réalités vécues par les homos, femmes et hommes, mais comme une ébauche de réflexion sur les représentations sociales, sur l’ordre spectaculaire. | |||
| Violence à l’école L’éducation des filles La mixité comme incantation Femmes, nature et société Expériences sur les rôles sexuels Etre sexiste sans le savoir. Etre sexiste sans le vouloir. La non-maternité est-elle pathologique ? Trop bonne, sister. par Mathieu | Amélie Mauresmo a été le centre d’une polémique qui relève apparemment du fait divers. Lors des Internationaux de tennis d’Australie de 1999, elle a fait état, durant une interview, de son homosexualité. Ah, une telle révélation est assez rare, et dans le tennis on ne connaît qu’un précédent, Martina Navratilova. Et alors, me direz-vous. J’aimerais répondre « alors rien », ce qui me semblerait le plus naturel. Mais la presse et les joueuses en ont décidé autrement. Regardez cette grande blonde, et dites ce que vous voyez. Au légitime étonnement de la principale intéressée, voici les commentaires recueillis : « elle est musclée comme un garçon », « elle joue comme un homme », « elle a des épaules de déménageurs », voire « elle vit avec une femme, elle est donc à moitié un mec ». Voilà qui intéressera les biologistes de tout poil (c’est le cas de le dire). Quelle sont les joueuses connues pour frapper leurs coups droits avec autant de forces que leurs collègues masculins ? Steffi Graf, Monica Seles, les soeurs Williams, ou encore Lindsay Davenport. Ce sont donc des garçons ? Quelle joueuse est la seule du circuit féminin à frapper régulièrement ses services à 190 km/h, soit la vitesse des serveurs masculins ? Venus Williams. Un garçon ? Quelle joueuse fut le sex-symbol du tennis féminin durant les années 1980 ? Gabriela Sabatini, dont la largeur d’épaules rappelle celle d’Amélie Mauresmo. Un mec, Gabriela ? Vous voulez rire, juste une fille musclée, demandez aux supporters ce qu’ils en pensent. Une fille hors norme sur le circuit ? Lindsay Davenport, joueuse de talent ...et d’envergure, avec 1m89 (14 de plus qu’Amélie Mauresmo). Une taille de garçon ? Oui, mais, comme toutes les tailles, une taille de fille à partir du moment où il s’agit d’une fille. Alors, pourquoi cette championne attire-t-elle les critiques et les remarques désobligeantes ? Parce qu’elle est « un mec » ? Non, dans la mesure où ce qualificatif est réservé aux personnes de sexe masculin. Parce qu’elle n’est pas comme les autres femmes ? Certes, mais de quel point de vue ? Etant donné ce que nous avons vu plus haut des caractéristiques physiques et techniques des joueuses actuelles, une seule réponse possible : à cause de sa sexualité. Lorsque Yannick Noah laissait entendre, après un match à Rolland Garros, qu’il avait fait l’amour toute la journée, tout le monde rit, le trouve sympathique, et, finalement, terriblement normal. C’est vrai, un beau mâle, faut que ça baise (et tant mieux pour lui, soit dit en passant). Qu’une fille, sans faire d’allusion sexuelle, se dise lesbienne, et elle est mise au ban. Parce qu’elle rompt le pacte tacite de toutes nos sociétés contemporaines : l’essentialisme. Et c’est pourquoi mon cœur féministe trouve Amélie Mauresmo fort sympathique. Le lien entre cette polémique et le féminisme n’est peut-être pas évident pour tous les yeux. Il existe pourtant. La seule différence connue entre les joueurs et les joueuses est dans la puissance physique. Comme dans tous les autres sports. Parce que la morphologie féminine est différente de celle des hommes, souvent plus par degré que par nature. L’idée qu’il puisse exister un type de jeu typiquement féminin, par opposition au jeu masculin, est empiriquement fondée, du moins en apparence. Mais elle aurait mis à la torture un joueur des années 70 On retrouve là une problématique que les féministes connaissent bien. Si le jeu féminin est différent du jeu masculin, cela ne signifie pas pour autant qu’il correspond à une « nature féminine », opposable à une « nature masculine ». Que je sache, Mats Wilander n’avait pas le jeu le plus puissant du circuit lorsqu’il est devenu n°1 mondial en 1991. Le Tchèque Mécir, surnommé « le chat », à la même époque, était un joueur exceptionnel, qui se caractérisait notamment par des coups merveilleux en toucher, très peu puissants. Il a laissé aux fans de tennis un souvenir inoubliable, particulièrement à Rolland Garros. La puissance n’est pas un caractère essentiel du tennis masculin. La puissance est restée le maillon faible du tennis féminin aussi longtemps qu’aucune championne n’a dérogé à cet règle [1]. C’est Steffi Graf qui a provoqué l’évolution dont nous voyons aujourd’hui les effets sur le jeu féminin. L’Allemande, elle même assez carrée d’épaules, dotée d’un puissant coup droit, a toujours recueilli les suffrages masculins pour la beauté de ses jambes, et ceux des femmes pour son talent indéniable. A l’époque, on a parfois dit qu’elle frappait « comme un homme ». Un match amical a même été organisé contre un de ses compatriotes, d’ailleurs assez mal classé, pour savoir si elle était en mesure de briller sur un tournoi masculin. Le résultat laissait entendre que non. Malheur, Amélie a fort à faire avec la concurrence d’Anna Kournikova, qui fait saliver le public masculin, de Mary Pierce, coqueluche du public Australien et « tellement féminine » grâce à ses robes gracieuses. Elle ne « plaît » pas. Du coup, tout le monde peut s’en donner à cœur joie. Son tennis est fabuleux ? Qu’importe, il suffira de balayer cet argument par « oui, mais ce n’est pas un jeu de fille ». Comme ailleurs, le tennis véhicule les stéréotypes de la société. L’idée d’une nature féminine est l’un des plus ancrés de part le monde. Mais le tennis a des particularités que n’ont pas une entreprise ou la politique : il est sexuellement ségrégué, comme tous les sports. Là où « être comme un mec » est un compliment en politique, ce ne peut être qu’un défaut en sport. Parce que dans un tel contexte, un exemple comme celui de Mauresmo fragilise le concept de spécificité féminine. Alors on tourne la chose autrement, on en fait un avantage déloyal, on en fait une anormalité. Comme d’habitude, on habille cette stigmatisation d’arguments prétendus « objectifs ». On a vu plus haut le peu de valeur qu’ils ont. Un champion dévoilerait son homosexualité, il serait peut-être stigmatisé, mais il serait certainement mieux accepté que ne le fut Amélie Mauresmo. Car les problèmes de représentation posés par les lesbiennes sont autrement plus profonds. Dans une société (donc toutes les sociétés) dominée par les hommes, l’ordre de la représentation est lui aussi une émanation essentiellement masculine. Homme et femmes adoptent inconsciemment un point de vue masculin. Après des soubressauts et un rejet brutal, les pédés ont finalement été assez bien acceptés comme idée et comme communauté (sur le plan concret, ça coince toujours). En effet, les hommes peuvent s’identifier à un homo, puisqu’ils sont semblables. De plus, la relation sexuelle entre homme, si elle ouvre la possibilité d’une position de soumission, maintient celle de la position de domination. L’ordre social n’est donc pas entièrement bouleversé, puisque c’est un homme qui domine. La réalité est souvent autre, mais tel est le cliché : « enculé », le pédé est aussi dans ce cas un « enculeur ». La réalité, elle, est bien plus dangereuse pour la société, puisqu’il s’agit fréquemment de relations amoureuses égalitaires. En rompant avec la logique de la différenciation sexuelle des rôles, l’homosexualité masculine met à bas la domination masculine. La société ne s’est donc pas trompée en rejetant d’abord massivement les homosexuels, qui la mettaient effectivement en danger. Mais l’ordre de la représentation a permis de les inclure dans l’ordre social, d’adoucir la ségrégation, grâce au stratagème. Celui d’abord d’une association de l’homosexualité à un sado-masochisme de folklore, qui fournit aux bien-pensants une image rassurante, parce qu’elle est une version « dégénérée » de la domination sexuelle traditionnelle. En ce sens, elle reproduit l’ordre social, donc l’avalise comme modèle de référence, mais le sado-maso serait un sous-modèle, ce qui permet aux autres de continuer à se sentir supérieurs. L’autre stratagème repose sur l’exhibition et la sacralisation de la virilité. Hommes forts et musclés, parfois inspirés du look militaire, voire de celui des fascistes et nazis, les figures d’homosexuels renforcent le rôle dominant de la figure masculine en général. Quant aux drag-queens, elles recréent, dans l’ordre de la représentation, la dualité sexuelle de toute communauté « normale ». Toutes ces composantes permettent à la « communauté » homosexuelle masculine de lui donner une existence et une visibilité dans la société. En recréant une société factice à l’intérieur de la société, l’ordre spectaculaire avalise l’idée qu’il existe une « communauté » homosexuelle ». Tout le danger représenté par l’homosexualité masculine est donc facilement occulté par d’autres caractères courants de cette homosexualité, à partir desquels la société a construit des clichés bien solides. Les lesbiennes n’ont guère de chance de se voir intégrer dans la société. Tout comme un éventuel complexe féminin pendant du complexe d’oedipe ne saurait en être un simple décalque, l’homosexualité féminine est tout sauf une transposition de son versant masculin. Toute la représentation féminine repose sur une vision androcentrée. Les rôles octroyés aux femmes font soit directement référence à leur position relative aux hommes, soit réfèrent à la position des femmes dans la société, étant entendu que ladite société est dominée par les hommes. Dans ce cas, la référence est indirecte, mais elle reste identique : l’homme. Par le mot même qui la désigne, l’homosexualité renvoie au domaine sexuel, domaine privilégié de l’imaginaire masculin. L’homosexualité féminine renvoie donc d’abord, dans l’ordre de la représentation, à une sexualité exclusivement féminine. Or, malgré de nombreux progrès dans ce domaine, la référence reste celle de l’homme qui fait jouir la femme (et s’il y parvient effectivement, on ne va pas gueuler, pour sûr). Mais les lesbiennes sont un danger, parce qu’elles suggèrent, par leur existence, l’idée d’une société sans hommes. Qui plus est, étant donné que les femmes ne sont pas dominantes dans l’ordre de la représentation, les lesbiennes amènent à imaginer une société sans domination. Rien de bien différent des pédés, à première vue. Dans les deux cas, il y a effacement de la définition sexuelle des rôles sociaux, et établissement de rapports sans domination. Mais les lesbiennes ne permettent aucun des stratagèmes dont on parlé plus haut, et qui pourraient les intégrer dans l’imaginaire social. Au contraire, chaque fois que l’on s’efforce de trouver une grille de lecture « normale » de l’homosexualité féminine, c’est pour la stigmatiser. Soit on parle de « mal baisées », et les lesbiennes sont alors rabaissées au rang de femmes « normales » mais frustrées (et n’assumant pas leur frustration). Soit on voit en elle « des hommes », version hard de la critique de « garçon manqué » adressée aux filles jeunes. Dans ce cas, on considère que les lesbiennes ne jouent pas leur rôle de femme, et comment le péché d’orgueil de se prendre pour ce qu’elles ne sont pas. Lorsqu’on dit de Florence Artaud avec admiration « elle a des couilles », ou de Martine Aubry (quel compliment !) qu’elle fait de la politique comme un homme, il y là aussi assimilation d’une femme à un homme. Mais il s’agit toujours de remarques à portée strictement individuelle, et qui légitiment la domination masculine en confortant le masculin dans sa position de référent. Malgré certaines apparences, ces cas sont l’exact contraire de celui d’Amélie Mauresmo. On pardonne à un homme de se travestir ou de mimer la féminité (les Drag queens sont plus dans la deuxième catégorie). Parce qu’un homme qui le fait n’assume pas son rôle masculin, ce qui est proscrit, mais, et c’est là le principal, il reste toujours un homme, même habillé en femme. Par contre, l’histoire a montré depuis longtemps qu’une femme mimant un comportement d’homme ou en portant simplement les attributs (les Garçonnes, George Sand) cesse, aux yeux de la société, d’être une femme. Il s’agit là d’une ruse très puissante inventée par le sexisme : les hommes sont des hommes, par nature. Leur nature est donc positive, à toutes les acceptions du terme. Par contre, les femmes sont supposées n’être que ce qu’elles paraissent. Si elles ne paraissent pas féminines, alors elles ne sont que des anomalies. Leur nature est donc négative, en ceci qu’elles n’ont pas de nature par essence. On retrouve cette dichotomie à tous moments dans la société. Pourtant elle repose sur une contradiction énorme. Puisqu’il existerait une essence féminine, et que les femmes ne sont pas par essence féminines (on vient de le voir), alors qu’est-ce que la nature féminine et d’où vient elle ? La seule manière de résoudre la contradiction est la plus sexiste : la nature d’une femme est d’être le complément de l’homme. Il y a une certaine sagacité de la part des masculins dominants à ne pas avoir fixé de nature féminine pour mieux permettre qu’elle s’adapte aux mutations des rôles masculins. Reste que les lesbiennes viennent dangereusement perturber cet ordre. Soit elles renvoient à l’idée d’une nature féminine positive, qui n’a pas nécessairement le contenu que la société lui voudrait. Soit elles suggèrent que les divisions sexuelles des rôle sociaux est une construction humaine et n’est donc pas, au contraire, de l’ordre de la nature. Dans les deux cas, le statut dominant des hommes est fragilisé, et les représentations fondamentales sur lesquelles repose cette domination sont contredites. En effet, si Amélie Mauresmo joue « comme un homme », en fonction de ce qu’on vient de voir il y clairement deux positions théoriques. La première consisterait à la faire jouer avec les hommes, la seconde, encore plus dangereuse, voudrait qu’on ne fasse plus que des tournois mixtes. Toutes les réactions montrent qu’on n’envisage l’homosexualité, tant masculine que féminine, qu’au travers du prisme de la domination masculine. Les hommes peuvent, dans une certaine mesure, s’en accommoder, aux prix d’un certain folklore. Les femmes, elles, sont contraintes soit à s’effacer totalement, entérinant ainsi leur anormalité totale, soit à lutter contre les fondements de la société pour faire émerger de nouveaux principes structurants, une nouvelle norme où elles auront leur place. Chaque fois qu’elles s’aventurent dans la seconde voie, les femmes, et particulièrement les lesbiennes, sont renvoyées dans les cordes avec violence. Lorsqu’elle est culturaliste, la lutte des lesbiennes est donc peut-être la quintessence de la lutte féministe telle que nous l’entendons. Auquel cas je serais assez tenté de dire que « nous sommes toutes des lesbiennes », un peu à la manière des gosses de South Park [2]. [1] Si la puissance a pris une telle importance, c’est parce qu’elle renforce la difficulté des autres compartiments du jeu, tant en déplacement, coup d’œil, qu’en technique. Une balle qui vient à 100 km/h est plus difficile à amortir qu’une arrivant à 80 km/h. [2] Les garçons sont amoureux de leur maîtresse, qui est lesbiennes. La personne qui le leur apprend leur dit seulement que « les lesbiennes ne sont amoureuses que des autres lesbiennes ». Les gosses décident alors à l’unanimité de devenir lesbiennes. | ||
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