g[Chiennes de garde] Le nu et le puritanisme


IMPRIMER
IMPRIMER



Le nu et le puritanisme

dimanche 6 mai 2001

par 
Mathieu


DANS LA MEME RUBRIQUE :
Le second degré

Les mots et les femmes 2

Les mots et les femmes 3

Dialogue entre Dieu et sa Fille

Revue de Presse du sexisme

Les droits de réponse auxquels vous avez échappé...

Le discours masculiniste dans les forums de discussion

Féministes contre, ou féministes dans le rap ?




par Mathieu

Régulièrement on vient à débattre de publicités ou d’affiches taxées de sexisme, et dans de nombreux cas c’est un certain recours à la nudité qui est en cause. Alors voilà, « décidément les féministes ne sont que des puritaines ». Et hop, le tour est joué, ça veut dire qu’on n’a qu’un seul mot à la bouche : « cachez ce sein que je ne saurais voir ». Du coup, nous serions intolérantes, des censeuses obscurantistes qui se trimbalent avec un pot de peinture noire pour masquer seins, culs et couilles de tout poil (ah bravo, quel jeu de mot pourri sous la plume d’un censeur obscurantiste, merde alors !).

Et bien non, nananère (et vu le prix de la peinture, tant mieux). Le problème n’est pas dans la nudité en soit, et ceux qui nous taxent avec mépris de puritanisme et croient que le débat est ainsi clos se trompent lourdement.

Le monde est en trois dimensions, quand deux objets ont une facette semblable ils ne sont pas nécessairement identiques en tout point pour autant. Une représentation du nu peut généralement être définie, aussi, par autre chose que la nudité.

Ceux qui nous accusent de puritanisme et se posent en défenseurs de la liberté occultent cette complexité et oublient que ce n’est pas la nudité qui nous choque, mais son utilisation. C’est bien beau de lutter contre une morale bourgeoise pré soixante-huitarde, mais encore faut-il savoir ce que l’on combat en elle, sans quoi au lieu de défendre des valeurs on ne fait que souffler dans le sens du vent, celui de l’air du temps.

Ceux qui défendent ces publicités le font en partant du nu, ce nu artistique si beau, ces corps si admirables qui s’étalent sous nos yeux. Avec un si mauvais départ on ne peut aller bien loin. Car c’est poser le problème sur la tête (« aie », dit le problème). Une phrase classique en communication est « the medium is the message », « c’est le média qui est le message ». En effet, il faut d’abord comprendre ce qu’est une publicité, pour voir en quoi elle est souvent sexiste. Car ici le média influence le fond.

Le corps utilisé comme objet, comme argument de vente, me gêne par principe car c’est nier que l’individu possède son propre corps de manière inaliénable. De nombreuses publicités dénotent cet usage du corps-objet, y compris avec des femmes vêtues, comme « il a la voiture, il aura la femme », ancienne pub pour Audi. C’est vrai aussi pour les hommes dans certaines publicités, encore rares, et là aussi j’y suis hostile.

Dans certains cas on peut dire que montrer un corps dénudé a un rapport direct avec le produit. La lingerie, en particulier.

Un premier problème est celui de la norme, le fait qu’on ne voie presque que des femmes « belles ». Je mets des guillemets car ce qui compte c’est qu’elles soient identifiées comme belles par une majorité. Or l’opinion, ça se travaille, comme disent les sociologues. Et justement la pub participe activement à entretenir, créer, ou modifier, les stéréotypes, elle contribue à édifier en norme le corps filiforme des mannequins. Et ça c’est pas très tolérant, ça c’est une forme de censure inversée, une obligation implicite faite aux femmes « sois comme elle ou cache toi ». Quand on voit sur tous les murs et à longueur de magazines les mêmes corps (sans même évoquer les postures et les messages) érigés en canons absolus, la liberté de chacunE en prend un coup. Alors le « puritanisme », pourquoi pas s’il permet à chacune de ne pas culpabiliser chaque fois qu’elle reprend de la tarte tatin.

Non seulement je trouve malsaine l’instrumentalisation du corps, mais j’ajoute donc que cette instrumentalisation, cette objectivation du corps se fait conjointement (et grâce à) la création d’un norme du physique parfait à laquelle chacune et aujourd’hui chacun se doit de ressembler. Ce ne sont plus LES femmeS, mais LA femme qui est représentée, et là ça craint franchement.

On commence à y voir plus clair. Malgré un début d’évolution, c’est principalement sur les femmes que pèse cette obsession du corps BEAU. La norme du corps sain et en bonne santé s’égalise, mais le beau est surtout obligatoire pour les femmes. Depuis bien longtemps les femmes ont été définies par leur corps, et donc massivement réduites à leur apparence (et à leur utérus, cf. l’histoire du mot « hystérique »). Donc, quand on me dit « mettons des mecs à poil et tout sera parfait », je ne peux pas y croire complètement. Pas seulement à cause du corps-objet que je condamne dans les deux cas, mais aussi parce que l’identité des hommes n’est pas autant définie par leur corps, donc cette évolution dans la représentation des hommes n’a pas le même sens, la même portée. C’est par le même processus qu’on a voulu interdire aux femmes de s’habiller en hommes, parce que leur identité est tellement liée à leur apparence. Les femmes sont obligées d’être belles, parce que c’est traditionnellement le seul moyen qu’on leur laisse d’avoir une VALEUR. Dans les romans courtois la femme convoitée n’a besoin que d’être belle, comme dans la plupart des films d’action ....ou les publicités pour les yaourts. Le corps des femmes, et sa représentation par conséquent, a une histoire, et cette histoire est lourde de sens et de conséquences, parmi lesquelles le sexisme ambiant dans lequel vous devez vous débattre quotidiennement. Le corps des femmes n’a pas la même histoire que celui des hommes. Renvoyer les femmes a la matérialité de leur corps, ce fut aussi un argument imparable pour leur nier une âme, puis leur nier une volonté propre, à commencer par celle de dire NON. C’est ce qui m’énerve dans tant de publicités et autres représentations, c’est que le message subliminal adressé aux hommes c’est « elle te plaît ? alors prends la ».

Le fait que ce soient des PUBLICITES est capital. Les femmes, en se libérant, ont revendiqué le droit à une beauté qui dépende d’elles seules, le droit de montrer son corps PARCE QU’on le possède. L’ART est un instrument de cette libération, de cette revendication, de cette réappropriation de son corps, et de son image. Ca je l’approuve, et vous voyez bien que je ne critique pas la nudité, fréquemment je l’apprécie lorsqu’il s’agit d’une démarche esthétique. Dans la publicité c’est autre chose qui se passe, le fait de montrer une femme belle, normée, et le plus souvent nue, pour vendre tout et n’importe quoi, me choque parce que justement il s’agit d’appropriation, mais appropriation PAR AUTRUI, c’est donc si l’on pousse le raisonnement jusqu’au bout le déni, une fois de plus de dire non. Parce qu’il ne s’agit surtout pas de dire « non, n’achetez pas ce produit que je vous montre avec mon cul », au contraire le message c’est « prenez, je suis à vous », en étant associée au produit. Par métonymie et par assimilation ce « prenez moi » devient celui de la femme sur la photo. Cerise sur le gâteau, en érigeant un modèle esthétique unique, une norme féminine, on tend à associer toute femme à ce message « prenez moi », ce qui donne une légitimité aux comportements les plus possessifs et agressifs dans la rue.

Alors que faire ? Tout interdire ?

Certainement pas. Mais il faut décortiquer encore et encore, et essayer de faire passer le message, lutter contre les stéréotypes, dès le plus jeune âge et partout où on les trouve, dans l’espoir qu’un jour nos fougueux débats internautiques n’aient plus de raison d’être. Car je suis pour la liberté des autres, mais aussi pour la mienne, celle de gueuler quand mes valeurs sont outragées, mais aussi la vôtre, celle de ne pas être des bouts de viande.