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| Femmes et informatique 2 2 partie dimanche 9 mai 1999 par Leirn | |||
| L’éducation des filles La mixité comme incantation Femmes, nature et société Expériences sur les rôles sexuels Etre sexiste sans le savoir. Etre sexiste sans le vouloir. La non-maternité est-elle pathologique ? Trop bonne, sister. L’enseignement est-il mixte ? par Leirn | Souvenirs de formation Frustration de formatrice Pendant cinq ans, j’ai été formatrice en bureautique pour divers centres de formation privés de Reims et de Dijon. Mes interlocuteurs étaient des adultes, personnel d’entreprise ou demandeurs d’emploi cherchant à découvrir la bureautique ou à se perfectionner dans ce domaine. Au bout de quelques années d’exercice, un point m’est apparu de manière évidente : certains de mes stagiaires restaient réfractaires à l’ordinateur. J’ai donc essayé de perfectionner ma méthode. Puisqu’elle n’avait été construite sur aucune base théorique, ce n’était pas très compliqué de l’améliorer. Résultat : les bons étaient encore meilleurs. Pour les réfractaires, rien n’avait changé. J’en ai déduit qu’il ne suffisait pas d’être clair et de bien expliquer pour enseigner la bureautique. Il fallait surtout que mon cours soit entendu. Je me suis alors demandée ce qui empêchait mes stagiaires de m’entendre et j’ai imaginé deux grandes catégories : Les gens de la première catégorie avaient des raisons très diversifiées de ne pas s’en sortir mais dans tous les cas, ces raisons étaient (au moins en partie) identifiables. Il s’agissait de cadres qui trouvaient dégradant de faire du traitement de texte, surtout à leur âge et vu leur position, de commerciaux qui ne voulaient pas apprendre parce que ce n’était pas leur métier, de bénéficiaires du RMI qui avaient des problèmes sociaux tellement graves que l’ordinateur était le dernier de leurs soucis (par exemple des gens qui savaient à peine lire). Bref, ils n’apprenaient pas parce que manifestement, ils ne le voulaient pas ou qu’à ce moment-là, ils n’étaient pas disponibles pour ce genre d’apprentissage. Parmi cette population, on rencontrait aussi bien des hommes que des femmes. Parmi les gens de la deuxième catégorie, je ne me souviens quasiment que de femmes. Elles étaient apparemment de bonne volonté. Elles travaillaient avec application et elles avaient demandé expressément à effectuer cette formation. La plupart du temps, elles avouaient avoir peur de l’ordinateur ou être stressées à la simple idée de s’en servir. Mais elles étaient conscientes que pour leur carrière, la bureautique était un passage obligé. Mme M. était le cas le plus surprenant. Le cas de Mme M. Mme M. était médecin du travail. Sa formation n’était prise en charge par aucun organisme et elle la finançait elle-même, le samedi matin, pour 350 F de l’heure. De toute évidence, elle avait une forte motivation et je m’attendais à trouver quelqu’un de très déterminée, désireuse de rentabiliser au maximum sa formation. En fait, j’ai eu la surprise de découvrir une dame discrète, qui a mis un moment pour m’expliquer ce qu’elle savait déjà faire (en fait, rien mais je ne l’ai pas compris tout de suite), ce qu’elle voulait apprendre et pourquoi. Elle venait là car l’informatisation de son centre était prévue et dans ce cadre, elle serait amenée à remplir des formulaires tout prêt sur un écran. Bien sûr, elle aurait une formation, mais elle préférait prendre les devants. En fait, je pense que Mme M. avait très peur de perdre la face. Elle ne m’a pas dit qu’elle était paniquée à l’idée de devoir utiliser un ordinateur et qu’elle était totalement incapable de s’en servir, malgré les explications de son mari. Il m’a fallu deux heures de formation pour comprendre qu’elle ne suivait pas. J’ai passé 8 heures à lui expliquer comment on se déplace dans un texte déjà saisi pour y apporter des modifications (changer des mots, corriger des fautes ?). A la fin de la formation, elle n’en était pas capable. A ce moment, j’ai commencé à me poser sérieusement des questions : mais comment aurai-je du faire ? Il était évident que ce n’était pas un problème de capacité intellectuelle, pas plus qu’un manque d’esprit scientifique (excuse souvent entendue). Alors je me suis aussi demandée quelle était la raison qui poussait une femme médecin à ne pas ouvrir de cabinet et à entrer dans la médecine du travail. Bien sûr, je n’ai jamais eu la réponse. Entretiens La première personne interrogée s’appelle Nathalie. Elle a cinquante-huit ans. Elle est ingénieur chimiste et a été professeur de sciences physiques pendant de nombreuses années. Elle possède un ordinateur chez elle et s’en sert couramment. Elle a également autour d’elle des personnes-ressources qui peuvent l’aider à installer des logiciels ou à paramétrer son ordinateur. Malgré ces conditions qui semblent favorables à une bonne utilisation de la machine, ses rapports à l’informatique se placent sous le signe de l’angoisse. En raison de sa formation scientifique, il me paraissait particulièrement intéressant de recueillir son témoignage. Je me disais qu’elle ne pourrait pas me servir l’argument banal : « les sciences et la technique, ce n’est pas pour moi ». La deuxième personne s’appelle Madeleine. Elle a un BTS en gestion hôtelière et déclare une telle répulsion pour l’informatique qu’elle refuse de s’en servir et trouve tous les biais possibles pour l’éviter. Elle va jusqu’à faire taper ses documents par sa s ?ur quand il n’y a pas d’autre issue. Pourtant, elle a utilisé l’ordinateur dans le cadre de son travail et reconnaît que cela s’était très bien passé. Dans les deux cas, on ne peut pas mettre en cause le niveau d’études, ni le manque d’esprit logique ou scientifique. On ne peut pas non plus accuser le manque de formation ou de pratique. Enfin, toutes les deux ont conscience des avantages que pourrait leur procurer l’ordinateur dans le cadre professionnel ou privé. A l’arrivée, Nathalie se sert de l’ordinateur pieds et poings liés, Madeleine ne s’en sert plus du tout. L’ordinateur appartient au monde des hommes Dans les deux entretiens, ce thème a été spontanément cité. Alors que la conversation tournait autour des difficultés d’apprentissage, l’une comme l’autre ont estimé qu’une des raisons de leur difficulté était qu’elles étaient des femmes. Toutefois, leurs arguments sont très différents. Les hommes sont naturellement doués pour la technique Nathalie a du se battre contre les hommes tout au long de sa vie. Elle a commencé par faire des hautes études de chimie à une époque où les femmes étaient difficilement admises en écoles d’ingénieurs. Par la suite, son mari lui a interdit d’exercer. Le monde des hommes a toujours représenté pour elle un monde de pouvoir dont elle devait arracher chaque parcelle pour vivre sa vie comme elle l’entendait. Les deux principales excuses invoquées pour expliquer ses problèmes d’apprentissage sont tout d’abord le temps qu’elle peut (ou qu’elle a pu) y consacrer et aussi son âge. Mais il y a tout un passage dans l’entretien où elle fait le parallèle entre ses difficultés et les facilités qu’avaient des hommes pour apprendre à utiliser l’ordinateur. Tout d’abord, elle explique pourquoi elle ne s’est pas mise à l’informatique alors que ses collègues l’ont fait, dès que l’ordinateur a commencé à entrer dans son école. Le début de ce paragraphe est d’une logique purement circulaire : les hommes s’en sortent mieux parce que ce sont des hommes : « Mes collègues qui étaient plus jeunes, et des hommes ! Ce qui signifie que, étant des hommes, pour moi, ils avaient la science infuse, c’est évident. » Grâce à leur connaissance innée de la technique, à leur supériorité naturelle pour tout ce qui est scientifique, la pratique de l’ordinateur serait évidente et immédiate pour ses jeunes collègues masculins et pas pour elle. Mais avec le recul, elle ajoute une analyse un peu plus raisonnée du retard qu’elle a pris à cette époque. Elle n’avait tout simplement pas la disponibilité d’esprit, ni le temps ni les moyens financiers nécessaires pour se lancer dans l’informatique. Elle venait de divorcer et elle avait deux adolescents à sa charge. « Je donnais des cours particuliers à la maison, je m’occupais de mes enfants et en plus j’avais pas d’argent. Faut bien savoir qu’à l’époque, c’était quand même très cher les ordinateurs. Mes collègues, ils ont investi plein d’argent de leur salaire. » Et bien sûr, elle ne pouvait absolument pas compter sur l’aide de son ex-mari. Par contre elle précise que si tous ses collègues ont pu investir de leur temps et de leur argent dans l’ordinateur, c’est parce qu’« ils avaient une femme à la maison » ou encore parce que « leur femme travaillait ». Ensuite, elle explique que l’informatique était un atout au sein de son école « qui a toujours été pionnière dans les innovations pédagogiques ». Comme elle le dit elle-même, l’ordinateur était pour eux « un moyen de se faire mousser ». Très rapidement, elle s’est sentie exclue de la compétition qui se jouait entre un nouveau directeur qui prenait ses marques et un groupe de jeunes profs ambitieux. Nous avons donc là un mélange entre réalité et imaginaire. Le fait d’être une mère célibataire, avec un seul salaire et deux enfants à charge était un obstacle réel à l’apprentissage de l’informatique. Oui, il faut du temps pour apprendre, oui, il faut de l’argent, surtout dans les années 80. Puisqu’en plus de son travail, elle donnait des cours particuliers, on a du mal à imaginer comment elle aurait pu consacrer du temps à une machine. Néanmoins, dans sa vision des hommes, elle se représente leur femme comme s’occupant de la maison pendant qu’ils se consacraient à leur carrière. Cette image est particulièrement décourageante pour elle qui est sensée mener les deux de front. Elle choisit donc de s’occuper de sa maison et de ses enfants. Ses arguments concrets se mêlent à la certitude que pour elle, tout apprentissage technique est plus difficile, parce qu’elle est une femme. Alors qu’elle a clairement énoncé les raisons pour lesquelles elle avait pris du retard, elle conclut tout de même ce passage de la manière suivante : « donc c’est vrai par rapport à eux qui sont effectivement très doués, j’ai pris énormément de retard. » Non, ils se sont pas doués, en tout cas, rien ne donne à le penser, ni plus ni moins qu’elle. Mais elle garde malgré tout en tête qu’ils ont un don, parce qu’ils sont de jeunes hommes. Elle raconte par exemple la formation qu’elle a eue sur l’ordinateur. Elle commence surtout par décrire le collègue qui leur a fait cours : « j’avais un de mes collègues de sciences physiques justement, agrégé de sciences physiques, qui a passé l’agrégation de chimie, qui a passé tout ce qu’on peut faire en informatique, vraiment quelqu’un d’extrêmement brillant ». La description est complètement impossible. Une seule personne ne peut pas passer tout ce qui est possible en informatique, surtout si entre temps, elle est occupée à avoir l’agrégation de chimie. C’est extrême décourageant d’imaginer que pour réussir en informatique, il faille être aussi brillant. La connaissance de l’ordinateur semble d’autant plus inaccessible. Cet homme a fait son cours avec un autre collègue, tout aussi brillant, dit-elle. Il leur a expliqué le fonctionnement technique de l’ordinateur, qu’elle déclare avoir tout à fait compris. Or, cette formation ne l’a pas aidée. C’est parfaitement normal. Ses problèmes informatiques ne sont pas matériels mais logiciels. Elle n’a pas vu le lien entre le cours et ses soucis quotidiens. C’est un peu comme si on expliquait le fonctionnement biologique du cerveau pour comprendre la personnalité des gens. Le rapport est très lointain. Mais elle s’est sentie encore plus dévalorisée, « c’est l’ordinateur, il m’a foutu au ras des pâquerettes » dit-elle. Il faut dire que ses collègues accentuent par leur comportement ce processus de découragement. Non seulement, ils utilisent l’ordinateur comme moyen de promotion interne mais en plus, ils n’ont pas d’estime pour ce qu’elle réussit à faire en bureautique. « Ils me rigolent pas au nez parce qu’ils sont gentils mais bon, [le traitement de texte] ça ne s’apprend pas, c’est évident ». Ils sont gentils, un peu comme les profs avec les élèves, les parents avec les enfants. Après plusieurs relances pour essayer de savoir si c’était vraiment si évident pour eux, elle a fini par admettre : « ils y ont passé des nuits » ce qui dément le caractère immédiat de l’apprentissage. « De toute façon même si ça n’a pas été évident pour eux, ils montrent que c’est évident. Ce sont des hommes, faut bien comprendre ça ! Pour eux, ce serait inconcevable ? que ce ne soit pas évident. Mais de toute façon, faut toujours avoir l’air fort, d’être le meilleur et de tout savoir ». Voilà, cette fois, tout est dit. On retrouve ce même phénomène en formation, en particulier avec les groupes mixtes. Souvent, au début du cours, un stagiaire homme montre à la formatrice femme que je suis qu’il connaît déjà pas mal de choses et en profite pour vérifier que je suis vraiment compétente. Une fois que les positions sont établies, le cours peut normalement commencer. C’est le même phénomène auquel se confronte Nathalie. Ses collègues font la démonstration de leur savoir afin de montrer leur pouvoir et d’évaluer par-là même ses compétences. Grâce à ma formation, il m’était facile de faire face. Dans le cas de Nathalie, elle est submergée. Les tentatives intimidation fonctionnent à plein puisque sa première réaction est de penser qu’ils sont doués. Ce n’est que dans un deuxième temps, et après une certaine réflexion, qu’elle envisage qu’ils aient pu y passer du temps ou qu’ils fanfaronnent. Les femmes sont intuition et impulsion Madeleine ressent de la répulsion pour l’ordinateur. Pour elle, « Ordinateur c’est logique, froideur, raideur ». L’ordinateur s’oppose par définition à tout ce qui est « humain, intuitif, ou psychologique ». Elle se place clairement du côté de l’humain, des rapports sociaux, de la compréhension intime des gens. Pour elle, quand on est face à l’ordinateur, on est face à soi-même ou face à un mur. L’absence de médiateur humain est considérée comme très bloquant. Comme dans le cas de Nathalie, elle a mis en jeu un rapport sexué avec la machine au moment où nous parlions des difficultés d’apprentissage. « Je suis très portée sur tout ce qui est humain, [ ?] mais d’un autre côté, même si je suis une femme avec beaucoup d’intuition, je ne suis pas que ça, je suis à la fois, avec ma culture germanique alsacienne, une personne qui peut-être extrêmement logique. » Elle établit elle-même la distinction entre l’intuition qui est féminine et la logique qui est masculine. Elle ne remet d’ailleurs pas vraiment en cause cette séparation. Si Madeleine n’est pas complètement en phase avec la répartition traditionnelle des compétences entre les sexes, c’est grâce à sa culture germanique qui lui a apporté la logique qui lui faisait défaut par nature. Je lui ai alors demandé pourquoi elle avait dit : « même si je suis une femme ». « Parce qu’on reproche, la société, les hommes, le patriarcat reprochent souvent aux femmes de n’être qu’intuition et impulsion. » répond-elle. « Comme s’il n’y avait pas de logique qui les fassent fonctionner, comme si elles n’étaient pas capables de raisonner de se servir de leur cerveau, comme si elles ne fonctionnaient qu’avec le c ?ur, qui pour ce qui me concerne, n’est pas vrai. » Là encore, si elle explicite davantage la façon dont les hommes considèrent les femmes, elle ne la remet mais complètement en cause. Elle la considère réductrice, puisque ces lieux communs ne s’appliquent pas à elle. Mais elle n’estime pas qu’ils sont totalement faux. D’ailleurs, elle en est elle-même la preuve, puisqu’elle est une femme qui estime que les relations humaines sont de toute première importance, ainsi que le c ?ur et les sentiments. Une question de rapport au savoir Manque d’autonomie et passivité Quel que soit l’apprentissage dans lequel elle se lance, Madeleine a toujours besoin d’un médiateur, de quelqu’un qui lui fasse passer le savoir. Elle dit que c’est une question de rapport humain, qu’elle a besoin d’un échange pour pouvoir s’intéresser à ce sujet. Je dirais que c’est aussi une question d’autorisation. Elle déclare : « mes parents ont été très sévères avec moi, enfin avec moi, avec nous, dans notre éducation et ce sont des personnes [ ?] très autoritaires. Et moi, j’ai l’impression que ma personnalité a été très étouffée pendant l’éducation. Et que j’étais toujours l’enfant qui ne connaît pas, qui ne comprend pas et à qui le parent doit expliquer » Madeleine n’a jamais été autorisée ou même encouragée à apprendre par elle-même. Ses parents semblaient être les médiateurs obligatoires de la connaissance. Ils détenaient le savoir et ils décidaient de le transmettre. Par la suite, Madeleine a continué à avoir ce besoin d’une image parentale pour divulguer la connaissance. Au cours de ses études, on lui a conseillé de se tenir au courant de l’actualité. Pour elle, il était hors de question de lire le journal, puisqu’elle voulait absolument un rapport humain dans son apprentissage. Alors elle écoutait les informations télévisées. Mais elle n’arrivait pas à se concentrer et demandait par la suite à ses parents ce qui avait été dit, comme si, là encore, ils étaient les seuls à pouvoir transmettre la connaissance. Plus loin, elle dit encore : « Je déteste lire, je préfère les rapports humains ». Elle a commencé à lire uniquement en entrant en année préparatoire de Sciences de l’éducation, car elle avait vraiment besoin de connaissances théoriques. Néanmoins, elle déclare « lire parce que je suis obligée, même si je n’ai plus cette répulsion par rapport au bouquin que j’avais avant. » Cette même répulsion qu’elle déclare avoir avec un ordinateur. Madeleine a eu de nombreuses expériences réussies avec un ordinateur. A chaque fois, il y avait une personne pour la guider, pour la « materner » dit-elle franchement. Elle a même suivi de son propre chef une formation sur tableur qui s’est très bien passée. Il y avait un formateur qui lui délivrait un cours dans le cadre duquel elle se tenait strictement. Dès qu’il s’agissait pour elle d’appliquer le cours seule, elle était de nouveau incapable de travailler. En fait, ce n’est pas dans l’usage de logiciels dédiés qu’elle a des problèmes, mais plutôt quand il s’agit de faire fonctionner des logiciels plus génériques (comme un traitement de texte ou un tableur). Elle manque totalement d’autonomie face à la machine, elle est angoissée quand il se bloque, n’osant plus appuyer sur la moindre touche. Elle voit l’ordinateur « comme un peu ce grand parent en puissance qui lui connaît, qui lui décide et que toi, en face, tu n’y arrives pas ». C’est l’ordinateur qui doit l’aider à s’en sortir. Ses progrès ne peuvent pas venir d’une démarche autonome qui lui permettrait de voler à l’ordinateur son savoir. Il faut qu’un formateur se pose en figure parentale pour supplanter la machine. Si je considère que les rapports au savoir de Madeleine sont sexués, c’est parce que les parents apprennent traditionnellement l’autonomie aux garçons et la dépendance aux filles. On laisse davantage les petits garçons se débrouiller seuls, on considère qu’ils sont capables d’être autonomes plus tôt que les filles dans des domaines aussi divers que de jouer avec des ciseaux pointus ou de traverser la rue. [a-t-elle des frères et soeurs ?] Strictement dans le domaine du savoir, l’éducation traditionnelle enseigne aux filles que la curiosité est anti-féminine, en particulier l’éducation religieuse chrétienne que Madeleine a eu quand elle était jeune (et en laquelle elle continue de croire). Elles doivent montrer une certaine passivité par rapport à l’apprentissage, apprendre ce qu’on leur dit d’apprendre. On est en droit de penser que des parents autoritaires dispensant également une éducation religieuse ont tendance à suivre des modèles d’éducation classiques. De plus, certains savoirs restent typiquement sexués, comme la technologie et donc, l’informatique. Ils empêcheraient même le développement de la féminité. Or, Madeleine est très attachée à son goût pour les relations humaines, à son côté intuitif. Peut-être a-t-elle peur de le perdre en allant trop vers cet ordinateur masculin ? Manque d’estime de soi Revenons à Nathalie. S’il y a bien un thème récurrent dans son entretien, c’est le rapport de pouvoir qu’elle entretient avec son entourage, ainsi qu’avec son ordinateur. Dans ce rapport de pouvoir, elle ne se montre jamais comme étant celle qui le détient et il en résulte une dévalorisation presque systématique de tout ce qu’elle fait. Par exemple, elle me déclare dans l’entretien qu’elle ne joue jamais, puis, juste après, elle reconnaît qu’elle joue au solitaire qu’elle qualifie aussitôt de « jeu idiot ». Ensuite, elle dit facilement qu’elle ne sait rien faire, qu’elle n’arrive à rien sortir, alors qu’elle produit des documents sur traitement de texte. Plutôt que de citer ce qu’elle sait faire, elle cite plutôt ce qu’elle ne fait pas ou plus : « je m’en suis juste resservie pour heu même plus pour faire des lettres ni rien ». Les termes qui reviennent le plus sont « mise en échec », « découragement ». Je lui dis finalement qu’elle n’est pas seule à avoir des problèmes. Elle se demande alors pourquoi les autres n’y arrivaient pas. C’est probablement parce qu’ils n’ont pas vraiment essayé, pense-t-elle. Ou encore parce qu’ils prennent comme excuse qu’ils n’ont pas de logique mathématique. Elle en conclue aussitôt : « Moi c’est encore beaucoup plus frustrant parce que je devrais y arriver bien puisque effectivement j’ai de la logique ». Bref, tout son entretien est construit sur le parallèle entre les autres (dont l’ordinateur est une extension) qui réussissent tout, qui sont très brillants, qui écrivent même des livres et qui sont naturellement doués, et elle qui s’en juge incapable. La carence en estime de soi est un problème féminin. On constate que dès l’adolescence, les jeunes filles ont tendance à se dévaloriser plus que les garçons, surtout dans les activités mixtes. A l’école , les élèves ont dit à Nathalie qu’elle prenait la place d’un garçon. Elle avait intimement conscience de les dominer grâce à ses compétences scientifiques. « J’existais par mes connaissances et la supériorité que je pouvais avoir sur d’autres. Et bien là tout, d’un coup, je ne l’ai plus eu, j’ai senti que je perdais pied. Je ne pouvais pas rattraper » L’ordinateur lui a enlevé ce pouvoir face aux hommes qui ont toujours tenté de la supplanter. Elle arrive déjà battue quand elle s’installe devant la machine. Comment s’en sortent les hommes ? Dans le cadre de mes entretiens, j’ai également interrogé deux hommes : Luc et Fred qui ne sont ni l’un ni l’autre des scientifiques et se déclarent tous deux complètement incompétents pour tout ce qui est technique. Néanmoins, ils s’entendent très bien avec leur ordinateur au point que Fred m’a déclaré : « mon ordinateur, c’est ma copine ». Je leur ai donc demandé comment ils faisaient pour se débrouiller, eux qui n’avaient jamais eu la moindre formation informatique et qui n’avait jamais ouvert de manuel. Leur technique d’apprentissage des logiciels met en avant deux attitudes importantes : l’autonomie face au logiciel et l’image positive que leur renvoie l’ordinateur. Enfin, dans le rapport de pouvoir qui s’établit entre l’homme et la machine, il ne fait aucun doute pour eux qu’ils sont les maîtres. * Pouvoir Ni l’un ni l’autre ne prétendent comprendre tout ce qui se passe sur leur écran. Ils n’affirment pas non plus posséder pleinement les commandes et reconnaissent parfois rester bloqués devant des problèmes insolubles. Mais en aucun cas, ils ne s’estiment mis en échec, dévalorisés par l’ordinateur. Jamais ils n’ont l’impression d’entrer dans une lutte de pouvoir avec la machine. « Quand je fais quelque chose sur un ordinateur que j’ai pas l’habitude de faire, je m’attends à buter, je m’attends à ne pas comprendre tout de suite donc ce n’est pas ce que j’appellerai des difficultés » dit Fred. Pour eux, il est évident que la machine leur est asservie, même s’ils entretiennent avec elle des rapports amicaux. Ils n’imaginent pas que l’ordinateur est un homme qui va traditionnellement leur tenir tête, ils se le représentent plutôt comme simplement une machine, voire une femme. Pour Fred, son ordinateur est sexué, il l’appelle Vanda. * Autonomie et action Tous les deux se sont débrouillés tout seul ou presque dans leur apprentissage de l’ordinateur. « J’ai fait ça de manière totalement empirique, totalement artisanale » dit Luc. En cas de difficulté, ils ne restent pas bloqués avec angoisse, n’osant plus appuyer sur une touche. « Je découvre, je plante, j’y arrive pas, je cherche » dit Fred. Ils ont une stratégie active. Pas plus que les femmes, ils ne vont chercher dans des manuels, ils finissent par connaître « les astuces pour [se] dépatouiller tout seul ». Mohammed Melyani (1996) a observé trois utilisateurs novices en bureautique dans leur apprentissage solitaire du traitement de texte. Il disposait d’un public choisi dans une situation privilégiée car il s’agissait d’un informaticien, d’un ingénieur et d’une secrétaire de niveau bac. Bien sûr, tout trois s’en sont très bien sortis. De cette étude, il a estimé que l’exploration ’’sauvage’’ et le ’’bidouillage’’ sont la meilleure méthode pour apprendre. Fred et Luc jouent sur leur ordinateur. Toutefois, si Luc a connu la machine par les jeux, Fred l’a découverte pendant son service militaire, dans le cadre d’un travail de secrétariat. Sa première activité de loisir sur ordinateur a été d’utiliser le traitement de texte. Mais quoi qu’ils fassent, ils déclarent s’amuser en utilisant l’ordinateur. Le jeu n’est donc pas la seule façon de rendre l’ordinateur ludique. Luc met en parallèle le plaisir et l’apprentissage : « Moi, je suis curieux de nature, alors c’est rigolo aussi de chercher par soi-même. » C’est grâce à une grande curiosité qu’il apprend à utiliser les logiciels. Au sujet de son premier ordinateur, Fred dit : « j’ai pu m’amuser avec et j’ai pu le comprendre, j’ai pu le découvrir ». * Estime de soi « C’est un instrument qui est vachement gratifiant » dit Luc. On est loin de l’ennemi qui met en échec. Pour Luc comme pour Fred, l’ordinateur leur renvoi une image magnifiée d’eux-mêmes. Fred se considère comme quelqu’un de plutôt narcissique. Sans qu’il l’ait clairement dit, Luc le rejoindrait probablement. L’un comme l’autre nourrissent l’image qu’ils ont d’eux grâce aux résultats de leur travail sur ordinateur. Monique Linart (1996) signale ’’la sollicitation narcissique permanente’’ des ordinateurs. Luc est graphiste. Il utilise un logiciel de palette graphique pour dessiner : « autant on peut galérer avec un fusain ou avec de l’encre de chine [ ?], autant c’est simple en fait, tu peux faire un aplat, quand tu veux faire un dégradé, tu cliques sur la souris, tu diriges le curseur sur l’endroit où tu dois faire ton dégradé. Alors qu’avec de l’aquarelle, un dégradé avec une gouache, c’est très très très ? enfin, c’est pénible ». Il apprécie le rendu professionnel obtenu relativement rapidement, même quand on n’est pas très doué ou même quand on n’a pas les moyens d’avoir un matériel de grande qualité. L’ordinateur ne rend pas créatif. Pour Luc, ce qui va faire la différence, c’est la capacité à mettre de la vie dans le dessin. Mais l’ordinateur aplanit les contraintes techniques. Très clairement, Fred conclut son entretien de la façon suivante : « ce qu’on fait sur nos ordinateurs, on en est content, il est là pour nous le montrer ? J’aime bien Vanda parce qu’elle me le montre » Conclusion Quand on demande à des petits enfants de 5 ans de distribuer des objets entre eux, invariablement, l’ordinateur va aux petits garçons. L’informatique est considérée comme faisant partie du monde des hommes. Une des raisons en est le classement sexué des savoirs. Mais l’ordinateur ne se contente pas d’avoir une image peu féminine, comme toutes les autres disciplines scientifiques. Les hackers, ces informaticiens archétypiques dans l’imaginaire des utilisateurs comme dans celui des spécialistes font office de repoussoir. Parmi les usagers de l’informatique, on rencontre un grand nombre de femmes. L’arrivée de la bureautique a radicalement transformé le métier de secrétaire et cette technique s’est globalement implantée dans le tertiaire. Les femmes ne se débrouillent ni plus mal ni mieux que les hommes, si ce n’est que l’ordinateur a souvent été un nouveau moyen de pression et de contrôle des cadres par rapport aux employés qui sont, dans ce secteur, majoritairement des femmes. Toutefois, en tant que formatrice, j’ai rencontré chez certaines femmes une résistance face à la machine que je ne comprenais pas. J’ai essayé alors de mieux cernerceproblème en menant des entretiens. Le hasard a voulu que je rencontre autour de moi deux femmes qui m’ont déclaré leur angoisse et leur répulsion pour l’ordinateur. Du côté des hommes, j’ai eu du mal à en rencontrer qui ne soient pas des scientifiques (qui avaient donc reçu une formation technique en informatique) ou qui ne soient pas devenu par eux-mêmes plus que de simples utilisateurs. Bien sûr, je ne prétends pas fréquenter une population représentative. Et les quatre personnes dont je cite le témoignage ne sont pas révélatrices de l’ensemble de la population des utilisateurs. Je n’imagine pas fournir une représentation schématique des utilisateurs, je n’essaierai pas généraliser au delà de ces quatre personnes, même si elles font écho à mes souvenirs de formatrice. Néanmoins, je voulais attirer l’attention sur certains types blocages (en particulier chez les femmes), sachant que ce n’est pas parce qu’on a peur des ordinateurs qu’on ne s’en sert pas. A mon sens, ce type de rapport spécifique à l’ordinateur est une illustration du rapport qu’entretiennent les femmes avec le savoir. Il est d’une part la conséquence d’un éloignement des sciences et de la technique. D’autre part, la pratique de l’ordinateur met un ?uvre certaines compétences traditionnellement peu féminines. L’apprentissage des logiciels demande des recherches personnelles, une autonomie, un goût pour le jeu, des prises de risque et aussi un rapport de pouvoir qui place l’utilisateur en maître. Les femmes ont tendance à être cantonnées dans un rapport au savoir plus passif, moins autonome, nécessitant des médiateurs. Enfin, le mythe informatique s’ancre dans des valeurs typiquement masculines dans lesquels les femmes ont du mal à se retrouver. Cette spécifité de l’informatique mériterait de plus long développement ? donc je vous parlerai une autre fois ! Bibliographie BOZONNET Jean-Paul, L’acceptabilité sociale de la micro-informatique domestique, Rapport de recherche PIRTEM-CNRS, novembre 1988 BRETON Philippe, La tribu Informatique, Paris, Métailié, 1990 (à ma manière) CARLANDER Ingrid, « Une peur irraisonnée des sciences », Manière de voir-Le Monde Diplomatique, n° 44 spécial « Femmes, le mauvais genre ? », Mars ? Avril 1999, pp. 38-41. Duru-Bellat Marie, L’Ecole des filles : quelles formations pour quels rôles sociaux, L’Harmattan, 1990 LEVISALLES Nathalie, L’ordinateur a-t-il un sexe ?, in Libération on line du 16 avril 1999 LINARD Monique, Des machines et des hommes Apprendre avec les nouvelles technologies, Ed. L’Harmattan, Paris, 1990, nouvelle édition 1996 MELYANI Mohammed, Informatique, compagnonnage et bricolage chez les adultes, in ’L’éducation permanente’, Ed. de l’Université de Paris Dauphine, N° 127 : Technologie et approches nouvelles en formation ? 2e trim. 1996 PASQUIER Dominique, Les enfants et les jeunes dans un paysage audiovisuel en évolution, in Réseaux, n° 92/93 Ed. Hermès, février 1999 PELEGRIN Louise Dominique, Enquête : les jeunes et les écrans, in Télérama n° 2563 ? 24 février 1999 PETIT Jean-Jacques, Les employés doivent-ils craindre la bureautique ? in ’L’éducation permanente’, Ed. de l’Université de Paris Dauphine, N°106, mars 1991 PLANTARD Pascal, Approche Clinique de l’informatique, Thèse de Doctorat de Lettres et Sciences Humaines, novembr | ||
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