g Etre sexiste sans le savoir. Etre sexiste sans le vouloir.
Chiennes de garde

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Etre sexiste sans le savoir. Etre sexiste sans le vouloir.

24 décembre 2003

par Mathieu

Ce texte a été écrit en 1998 pour Les Sciences Potiches Se Rebellent. On peut donc également le lire sur leur site.



Souvent les féministes que nous sommes sont frappées par les réactions de certaines personnes que nous rencontrons. Alors qu’elles nous semblent acquises aux principes féministes, leurs attitudes et leur langage restent truffés de sexisme. On a facilement tendance à se croire immunisé contre le sexisme, pour la seule raison que l’on n’a pas des idées misogynes. Ce n’est pas si simple, malheureusement. On peut être sexiste sans le vouloir.

Le féminisme est une lutte contre des schémas de pensée, contre des comportements, contre une oppression. L’existence de cette oppression (domination, pour ceux qui trouvent ça excessif) ne fait pas de doute à nos yeux. Or qui dit domination dit dominants (et c’est difficile de faire admettre aux hommes que c’est ce qu’ils sont) et dominés (aussi difficile à admettre pour les femmes). Mais ce n’est pas tout. La domination est un processus, qui passe par des actes, des discours, bref, pour qu’il y ait effectivement domination il faut des media, des vecteurs du sexisme. Être vecteur est idéologiquement neutre. Entendons par là que la volonté de dominer (ou d’être dominée) n’est pas nécessaire pour être vecteur de sexisme, pour le véhiculer.

Cette distinction action/intention est fondamentale et pourtant elle contredit le sens commun, qui tend à les amalgamer. On peut très bien être sexiste sans volonté de discrimination. Pire, certains sexistes tiennent des discours sexistes et ne s’en rendent pas compte. Parce qu’on part du principe que celui qui n’est pas sexiste ne saurait être soupçonné de pratiques sexistes. Malheureusement les bonnes intentions ne suffisent pas.

A partir du moment où l’on déclare que le sexisme est un construit social, où « on ne naît pas femme, on le devient », cette position devient caduque. Ces attitudes sont apprises, intégrées, on n’est pas sexiste par nature, ni féministe par essence, et en conséquence les meilleurs militants ne sont pas immunisés contre des attitudes critiquables. Quels schémas avons-nous intégrés ? Quelles habitudes inconscientes avons-nous prises ? Nul ne peut répondre d’emblée à ces questions importantes.

Ce que l’on critique et combat, ce ne sont pas des personnes, dont nous ne pensons pas qu’elles sont sexistes par essence, ce sont des idées et des comportements. Or ces derniers sont socialement conditionnés, du moins en partie. Une difficulté du féminisme est de faire comprendre aux gens que ce n’est pas à eux qu’on s’en prend. On leur demande de se remettre en cause, on veut qu’ils se posent les question : pourquoi est-ce que j’agis ainsi ? ne devrais-je pas agir et penser différemment ?

Le sexisme est si bien ancré dans la société, dans les esprits, que le dénoncer revient à dénoncer des éléments d’une norme, une norme acceptée par tous. Les fondements de cette norme sociale restent généralement de l’ordre du non dit et du sous-entendu. C’est le cas du sexisme, avec la conséquence suivante. Lorsque l’on dénonce certains propos et certains attitudes sexistes, les personnes que l’on critique sont avant tout frappées par la dénonciation de quelque chose qu’elles font, et considèrent que c’est elles mêmes qui sont dénoncées. En réalité c’est autre chose que l’on vise à travers elle, c’est le sexisme, dont elle ne sont qu’un médium, une courroie de transmission souvent inconsciente.

Une étape très difficile est de faire émerger un discours sur le sexisme qui apparaisse légitime. C’est difficile car ce sont des normes puissantes que l’on s’efforce de bousculer. Il est difficile de démontrer l’existence du sexisme. En le faisant, on risque de déceler chez l’interlocuteur/trice un sexisme qu’il/elle n’avait pas perçu auparavant. C’est difficile pour deux raisons. D’abord, cette stratégie de la révélation (qui est nécessaire) fait de nous des Prométhée, elle place notre interlocuteur dans une situation d’infériorité. Pas facile en effet de s’entendre dire « tu te trompes et je vais te le démontrer, mais rassure-toi c’est pas ta faute ». Autant dire "t’es qu’un blaireau mais dans ma munificence je t’apporte la lumière", ça aura sensiblement le même effet. La deuxième raison est qu’on place un peu l’interlocuteur dans une situation de complice du sexisme. Complice inconscient certes, mais actif.

Pour éviter ces deux écueils, il ne reste guère que deux stratégies. La première est guerrière, risquée, et pas forcément très justifiable, c’est la dénonciation virulente. La seconde est plus subtile, c’est d’ailleurs son défaut. Peu de gens acceptent de se remettre en cause aussi profondément que ce que nous leur demandons, et nous devons comprendre ces réticences. En revanche nous ne devons pas nous y arrêter. La première stratégie trouve son meilleur cadre d’expression dans la sphère publique des discours génériques (manifestation, presse, discours, tracts...). Mais dans le dialogue, il est difficile de vaincre les plus grandes réticences sans s’efforcer de faire de l’interlocuteur NOTRE complice. Cela implique aussi de mettre en avant que ce cheminement personnel est aussi le notre. On ne naît pas féministe non plus.

Pour résumer, je vois dans le sexisme inconscient le cumul de deux éléments très différents. En premier lieu des erreurs théoriques (se croire visé quand on ne l’est pas). En second lieu il y a des réticences psychologiques dues à l’énormité de notre demande. Soyons aussi conscient que nous demandons aux gens de changer la manière dont ils pensent, parlent, vivent, aiment, etc. C’est demander énormément. Cette demande est éminemment légitime à mes yeux, mais il faut en prendre conscience pour mieux fourbir nos armes.

mathieu

Mathieu
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