LETTRES ADRESSÉES À JEAN DANIEL
directeur du Nouvel Observateur
Rosemarie Bochaton-Montoya
Comme de nombreuses femmes, j’ai été très choquée en voyant la couverture du Nouvel Observateur, montrant Simone de Beauvoir nue. Certes, votre journal n’est pas un modèle vertueux de féminisme (pubs, choix de photos, certains articles…)
Mais cette fois ce fut un coup de théâtre, une trahison pure et simple, un coup de poignard dans le dos d’une de vos collègues intellectuelles, vous avez accepté de divulguer une photo nue d’une personne de votre milieu, vous l’avez livrée poings et pieds liés aux regards libidineux de votre équipe d’abord, puis de milliers de lecteurs. De quel droit ? Quelle est la différence avec une « tournante » ? Comment pouvez-vous ensuite être crédible auprès des jeunes qui se livrent au viol collectif, puisque vous, un homme respectable, un intellectuel, un homme civilisé, policé, vous avez livré une femme sans défense, qui ne s’est jamais fait connaître grâce à son sex-appeal, qui n’a jamais été équivoque, aux regards des autres comme une simple pièce de boucherie ? En tout cas, pour ma part, Monsieur Daniel, il est bien évident que je ne pourrai jamais plus vous lire sans une arrière-pensée de méfiance : que ferait ce monsieur s’il avait eu la possibilité d’être du côté des bourreaux en sachant qu’il serait impuni et qu’il aurait le bon droit pour lui ? Car en publiant cette photo vous êtes du côté de ceux qui asservissent l’autre moitié du monde, le monde des femmes. Vous en avez le droit, la force et l’impunité, personne ne vous en tiendra rigueur, ne vous demandera des comptes, au contraire. On sourira avec vous de ce petit sourire entendu entre hommes : elle était bonne, hein ? Vous avez eu dans votre regard la même vulgarité que tous vos frères hommes qui violent, battent, asservissent, torturent, vous avez franchi le pas, vous avez démontré la belle phrase que mon père me disait sans cesse (à l’époque je le détestais pour sa vulgarité !!) « en tout homme sommeille un cochon ». Même dans monsieur Jean Daniel ! Si ce n’avait pas été le cas, si cette photo avait été publiée à votre corps défendant, vous auriez dû démissionner ! Pour protester contre ce viol.
Maintenant que la photo a été publiée et que chacun a pu se repaître des courbes du corps de Mme de Beauvoir, en sera-t-elle grandie ? Sa pensée sera-t-elle plus claire ? Son influence plus grande, sa célébrité plus évidente, sa crédibilité plus affermie ? Une femme intellectuelle doit-elle d’abord démontrer qu’elle a commencé par être baisable ?
Et si en bonne logique vous publiiez le même genre de photo de Bergson, ou de Camus, ou de Sartre, ou de Heidegger, ou de Lacan, est-ce que leur pensée s’en trouverait changée ? Est-ce que cela aiderait nos contemporains à mieux les comprendre ? En cherchant bien dans les fonds de poubelles vous en trouveriez bien quelques unes….
Martin Dufresne
La "chiennerie" dont parlait de Beauvoir, c'est votre cadeau aux femmes qui aiment cette grande auteure et militante, et se reconnaissent en elle.
Vous profitez de la vilenie d'un ex-ami pour transformer en pin-up la
première critique de ce mal français qu'est la misogynie des clercs.
Il est clair que ce qui se qualifie de gauche dans votre pays n'a pas
encore dépassé l'intolérance d'Albert Camus à l'égard de l'auteure du Deuxième Sexe.
Quelle bêtise !
Annie Bureau
Je suis profondément choquée par le manque de respect dont a fait preuve votre journal envers Simone de Beauvoir lors de votre dernière parution. Elle est traitée comme un objet publicitaire pour faire vendre votre journal à des lecteurs que la philosophie, la politique et le féminisme n’intéressent pas ; cette attitude est celle que je dénonce, celle adoptée quotidiennement dans la presse envers le corps de n’importe quelle femme, objet de publicité. Ce n’est pas faire de Simone de Beauvoir une icône, que de réclamer pour elle, objet de l’affection reconnaissante des féministes, le respect que nous réclamons pour « n’importe quelle femme ».
Quelques-unes de ma génération ont été formées à la politique et éveillées à l’anticolonialisme par l’Observateur, j’ai signé le manifeste des médecins avorteurs en 1974, je ne suis pas « née» féministe mais je le suis « devenue » aussi grâce à Simone de Beauvoir ; aujourd’hui, où sa mémoire est honorée par un colloque d’intellectuels enthousiastes durant trois jours, votre journal, qui n’est plus le mien, s’illustre par la manifestation du plus abject mépris pour toutes les femmes à travers elle.
Recevez mes salutations féministes et non respectueuses.
Brigitte Boucheron
Auriez-vous mis Sartre à poil ?
Que vous êtes fatiguants !
Qu'il est fatiguant d'avoir encore à vous dire à quel point vous êtes fatiguants !
J'ai honte d'être française et de ne pas m'être assez battu pour rendre impossible, impensable par vous cette mauvaise action de négrier.
Une négresse en rage
Claudine Legardinier
Alors, vous aussi.
Même vous, même Le Nouvel Obs, ne voyez donc en Simone de Beauvoir, à qui les femmes doivent tant, qu’un CUL.
En sortirons-nous jamais ?
Quelle pulsion vous pousse donc tous, en dignes descendants des Pères de l’Eglise et de Jean Paulhan, à nous ramener, nous les femmes, à cette ultime fatalité, la présence lourde, carcérale, de notre corps, de notre sexe ?
Quel philosophe mâle vous seriez-vous permis de déshabiller ?
Voilà Beauvoir remise à sa place. Mauriac fustigeait le « vagin » de l’écrivaine, vous n’en voyez que les fesses. Encore une « victoire » de mâles sur la pensée féminine…
Croyez à mon accablement,
Dalila Zekal
bnet fatma nsoumer/Algerie des Femmes
Après avoir montré son aspect d'homme de réflexion, de sage et de neutre, Jean Daniel vient de quitter son masque. Que retiendront de lui les générations futures. "La violence par l'image déformée".
C'est honteux de s'attaquer a la mémoire d'une Femme telle que Simone de Beauvoir, qui reste au-delà des années une voix de conscientisation et d'éveil, dans un monde ou l'oppression des femmes s'allie aux piétinements de leurs droits les plus élémentaires.
Carine Libermann
Cette photo est peu connue, ce que vous avancez donc de son histoire n'est pas ce qui la fait fonctionner dans le regard que l'on porte dessus.
Vous voulez vendre, alors vous mettez des fesses en première page. Que voulez-vous que l'on vous dise? Vous attendiez des félicitations ? C'est nul.
Simone de Beauvoir est devenue célèbre grâce à son intelligence, pas grâce à ses fesses.
C'est réellement nul de ne pas y penser, de ne pas honorer ça.
Et c'est terrifiant, de penser que la gauche, MA gauche, est à ce point peu créative, dans tous les domaines.
Brigitte Farjas
Je me demande ce qui motive votre journal quand vous étalez une photo de Simone de Beauvoir nue pour présenter une philosophe. La nudité serait-elle le signe manifeste pour définir ce qu'être scandaleuse , au regard de qui d'ailleurs ? Est-ce une tentative de chercher à ridiculiser une femme érudite ? Est-ce lié à une particularité de Jean Daniel dans sa relation avec les femmes ? Est-ce la marque de votre journal pour la nouvelle année ? Est-ce que vous seriez tentés par l'utilisation perverse de certains clichés ? Pourriez-vous me donner au moins une raison ?
Sophie de Menthon
Racolage… jusqu’où ?
S’il y a bien quelqu’un, qui a travers une œuvre remarquable s’est élevée contre l’utilisation dégradante du corps de la femme, c’est Simone de Beauvoir.
Comment Le Nouvel Observateur a t-il osé mettre en couverture la photo de Simone de Beauvoir nue ? Simone de Beauvoir dont nous cherchons en vain dans notre mémoire la représentation en simple décolleté !
Autant Colette « la scandaleuse » s’était montrée nue et aurait donc accepté qu’on la reproduise ainsi, autant Simone de Beauvoir s’en retourne dans sa tombe. Une photo dérobée ? Simone de Beauvoir n’avait jamais posé nue. On peut assimiler cette insulte à la Femme à l’épisode dont Laure Manaudou a été victime tout récemment et qui a choqué la France entière. C’est du même acabit.
Le Nouvel Observateur devient-il un magazine people sans aucune intégrité intellectuelle ? Pire… Se met-il à trahir non seulement les femmes, mais l’un de nos plus grands auteurs ?
Clara da Silva Tran
Le Nouvel Observateur voulait rendre hommage à Simone de Beauvoir dans un numéro spécial sur le centenaire de sa naissance. Qu'avez-vous trouvé judicieux de mettre en couverture? Une photo intime d'elle où elle est nue.
Au cas où vous ne seriez pas au courant , notre très chère Simone est la mère spirituelle du mouvement féministe, elle a essayé de décrire la réalité féminine de son époque, de montrer comment une femme est systématiquement confinée à son sexe, méprisée, utilisée et asservie. Elle voulait pour chacune d'entre nous une vie libre où on pourrait enfin s'évader de la sphère qui nous a été assignée. Elle avait une vie sexuelle affranchie des convenances, qu'elle ne cachait pas mais qu'elle n'étalait pas non plus. Elle voulait qu'on nous laisse tranquilles avec notre corps et les obligations qui vont avec. Je vous assure que la montrer nue ne rend grâce ni à son oeuvre ni à sa vie.
Objectivement, je trouve cette situation assez cocasse. Comment avez vous pu avoir une idée aussi saugrenue! Auriez-vous pensé à la même chose pour Albert Camus ou Émile Zola? J'imagine assez mal une photo de Jean-Paul Sartre, allongé nu sur son divan faire la couverture du magazine qui titrerait "L'existentialiste est un libertin" en hommage au philosophe. Mais ce n'est pas parce que j'ai le sens de l'humour que je ne peux pas m'indigner.
Je sais que la rédaction du Nouvel Observateur n'est pas misogyne et n'avait pas de mauvaises intentions. Et c'est là où réside le problème et toute la difficulté de notre lutte.
A l'époque de Simone, il existait deux clans : celui qui pensait que les femmes ne valaient pas grand chose et celui qui au contraire défendait ses droits. Aujourd'hui le cliché du macho grande gueule qui ne trouve son intérêt dans la compagnie d'une femme que pour faire le ménage et lui assurer une progéniture est assez loin.
Mais pas encore assez... Aujourd'hui on ne se bat pas contre une idéologie mais contre une façon de vivre, une survivance de cette époque. La domination masculine a imprégné notre société jusque dans nos comportements. Il est impossible de concevoir nos relations avec autrui quel qu'il soit sans les hiérarchiser.
Il est de notre devoir d'identifier ces comportements et de les modifier.
Alors monsieur Daniel, je vous le dis sans animosité, excusez-vous pour cette photo malencontreuse ! Simone était une femme, certes, mais c'était surtout une philosophe et une écrivaine et c'est pour ça qu'on se souvient d'elle !
"Sans échec, pas de morale" Simone de Beauvoir
Auriez-vous un ego mal placé pour ne pas reconnaître une erreur et revenir dessus ? Je connais la position de votre équipe éditoriale sur le sujet: "On voulait donner une image moderne ( montrer une femme nue, à ne pas en douter, c'est une vision très moderne de la femme...), la photo lui rend hommage, elle est très belle (vous l'avez quand même retouchée, grande philosophe ou pas, l'idée d'un peu de cellulite en couverture ne vous semblait pas vendeur ?), elle serait partie dans un grand éclat de rire en voyant la photo (bizarrement, je n'en suis pas aussi sûre que vous, peut-être parce que j'ai lu ses livres.
Vous n'êtes donc pas décidé à prendre un peu de recul et à comprendre que vous avez blessé une grande partie de vos abonnés et aussi des lecteurs potentiels.
Pourquoi ne pas réunir votre équipe éditoriale, réfléchir sur la polémique et faire un dossier sur le féminisme dans votre prochain numéro (je vous préviens, ne comptez pas sur moi pour montrer mes fesses!)
Voilà une bonne façon de vous rattraper...
A bon entendeur,
Marie Gribomont
Moi aussi je suis choquée par votre une avec les fesses de Beauvoir. "Elle est pas mal roulée, donc elle doit être un peu idiote aussi", c'est ça ? À moins que ce soit "belle ET intelligente, si, c'est possible !" Il ne vous serait JAMAIS passé par l'esprit de faire cela pour un philosophe masculin ! Pfffft, les mecs n'évoluent pas, c'est consternant... Le concept d'égalité hommes/femmes a mis pourtant assez de siècles à faire son chemin pour que vous ayez eu l'occasion de l'intégrer, non ? On est au XXIe siècle, sapristi ! Vos instincts des cavernes, c'est un peu simplet pour notre époque.
Françoise Mariotti
Ce qui me frappe dans cette histoire, c'est que l'on fait comme si
toutes choses étaient égales par ailleurs. Exposer les fesses d'une
philosophe serait exposer le corps de n'importe qui, même d'un homme.
C'est oublier tous les débats féministes autour de la surexposition
médiatique du corps des femmes, les rendant malgré elles objet,
surexposition qui n'est pas la même pour le corps des hommes. De
plus, on met en une une photo d'une femme que l'on juge belle, mais
il faut qu'elle soit montrable, donc relativement jeune et
relativement conforme, prête à susciter le désir, d'où quelques
retouches. Imaginerait-on à la une Marguerite Yourcenar vieillissante
et nue ? Ces messieurs du "nouveau voyeur" ne s'en rendent pas
compte, complètement androcentrés, la réflexion subitement stoppée
par la bonne idée du scoop.
Sartre lui-même aurait détesté, je pense, cette exhibition, lui qui
décrivait dans Les Mots le mépris de son corps, avouant qu'il
rêvait être "un pur esprit".
Ce que je retiens surtout dans les commentaires web de l'article de
Libération, c'est que pour une fois les féministes ne sont pas accusées de
manquer d'humour. Si l'on étudie les structures des discours macho
envers les féministes, c'est pourtant un argument qui revient
souvent. Là, point, mais cet humour présent n'est pourtant pas
souligné. En revanche les propos paternalistes sont là : "vous avez
autre chose à faire... il y a pire ailleurs... d'autres combats..."
comme si une association féministe devait hiérarchiser ses actions.
C'est nier l'aspect idéologique des représentations sexistes, qui
sont elles ausi une violence.
Patricia Landry
Dans mon esprit, le Nouvel Observateur était un journal qui se caractérisait par sa rigueur, son sérieux et un niveau intellectuel qu’on pouvait lui envier. Apparemment, ce n’est plus l’image que ce magazine souhaite donner de lui, du moins est-ce la conclusion à laquelle je suis arrivée en voyant qu’en couverture du numéro consacré à Simone de Beauvoir, on avait choisi de montrer de cette philosophe ce qui est, pour le moins, peu représentatif de sa pensée : ses fesses. A moins qu’une fois de plus il ne s’agisse de ridiculiser, de discréditer une femme qui a précisément refusé de rentrer dans les catégories établies par une domination masculine qui ne craint pas d’utiliser les mêmes ficelles éculées pour son entreprise de dénigrement. Je doute que les fondateurs du Nouvel Observateur aient pu imaginer qu’un jour celui-ci se prendrait à rivaliser avec Match ou Gala, mais mutatis mutandi, ainsi va le monde.
Pour ma part, soyez assuré que je laisserai désormais la lecture du Nouvel Observateur à d’autres et que je ne manquerai pas de faire connaître mon opinion sur l’évolution instructive d’un magazine qui a représenté un vrai symbole en son temps, qui est passé apparemment !
Je vous adresse cette lettre en tant que membre de l’association « Les Chiennes de garde » dont la tâche est hélas loin d’être terminée, quoi qu’on en dise.
Hélène Palma
La réaction des Chiennes de Garde à la couverture provocatrice choisie par Le Nouvel Observateur pour rendre "hommage" à Simone de Beauvoir est non seulement fondée mais admirablement humoristique. Or bien peu de personnes prêtent attention à cette prise de distance courageuse alors que ce qu'elle dénoncent est bel et bien une violence et l'expression d'un profond mépris : car aux yeux des hommes de la rédaction du Nouvel Obs, si Beauvoir était philosophe c'est finalement anecdotique.. Pour eux elle était d'abord, avant tout, et même seulement, une femme, c'est-à-dire, selon eux, un corps. Rien de plus. C'est ce que cette photo en une de leur journal signifie clairement.
L'inconvénient que présente toutefois l'emploi de l'humour dans ce genre de situations c'est qu'il peut être mal interprété : d'aucuns peuvent penser (et penseront d'ailleurs) que si les Chiennes de Garde enragent contre cette couverture avec des arguments drôles ("on veut voir les fesses de Jean Daniel"), c'est que ce qui est dénoncé là n'est au fond pas si grave. Or ça l'est. Infiniment.
Mais il est difficile, voire impossible, de dénoncer de telles atteintes à la dignité sur un ton tragique ou alarmiste.
Cela nous rappelle combien est étroite la marge de manœuvre laissée aux femmes lorsqu'elles tentent de dénoncer des atteintes sexistes. Ce passage du livre Pourquoi je suis chienne de garde d'Isabelle Alonso (2001) illustre très bien la quasi-impossibilité pour les femmes de réagir aux diverses injures dont elles sont les victimes :
"S'il y a un truc qu'une gonzesse doit maîtriser, c'est le second degré. (..) On vous gratifie d'un jeu de mot nauséabond ? On tient devant vous des propos insultants de misogynie ? On vous traite comme une débile ? Ne soyez ni offensée ni vexée, ce serait décevant. Vous savez que tout ça n'est qu'une plaisanterie sans gravité, vous savez bien qu'on vous adore ! Faire la gueule serait indigne de vous! (..) Cela a l'aspect du machisme, le goût du machisme, mais ça n'en est pas figurez-vous! C'est du deuxième degré ! (...) Je résume: ou vous riez jaune en faisant la fiérote, genre ça me touche pas, et vous confirmez implicitement les propos qu'on tient sur vous. Ou bien vous ne riez pas, signe que vous manquez complètement d'humour". Et Alonso de conclure : "alternative classique : pile tu perds, face tu ne gagnes pas."
Geneviève Brisac (Le Monde, 11 janvier 2008)
Les fesses de Julien (Gracq)
« Si la question des femmes est si oiseuse, c’est que l’arrogance masculine en a fait une querelle » notait Simone de Beauvoir dans la magnifique préface du Deuxième Sexe.
Je repense à cette phrase lumineuse en contemplant ses fesses à la Une du Nouvel Observateur, en ce tout début Janvier où elle aurait eu cent ans.
Il va encore falloir se quereller. Quel ennui, mon Dieu !
Car la photo est jolie, et nullement blessante. Simone était belle, et désirable, voilà tout, disent les bonnes âmes masculines. (et aussi certaines femmes, bien sûr). Bandante. Haro sur les esprits chagrins. Et puis c’est juste pour vendre. Les fesses de Simone c’est un scoop. Elle l’a bien cherché , elle n’avait qu’à pas connaître la gloire, ni l’amour, elle n’avait qu’à pas écrire de lettres à Nelson Algren, elle n’avait qu’à se tenir à carreau.
Et j’entends là la petite musique de la vengeance, cet esprit de querelle que déplorait Beauvoir.
Ne tombe pas dans le panneau, murmure une petite voix. Colère inutile, men will be men. Et caetera.
Alors juste une remarque : les fesses de Julien (Gracq) ou celles de Charles ( de Gaulle) feraient aussi bien vendre. Plus peut-être.
Pourtant on n’imagine pas une seconde ces honorables contemporains affichés nus, même de dos, à la une d’un de nos journaux. Pas plus que Vladimir (Jankélévitch), ou Henri (Michaux). Cela offenserait les rédacteurs en chef. Le directeur du journal ne pourrait pas le supporter.
Et puis les philosophes nus, les génies nus, les poètes nus, quel intérêt ?
Et qu’on ne me dise pas que c’est parce qu’ils n’étaient pas si beaux.
Maryelle Budry et René Cruse
On s’est beaucoup gaussé de la remarque, si grossière dans la bouche d’un Monsieur si distingué, de François Mauriac en 1949 : « Je sais tout sur le vagin de votre patronne » ; aujourd’hui, grâce à la grossièreté d’un journal qui avait soutenu autrefois le MLF, nous savons tout des fesses de Simone de Beauvoir. Non, « la chiennerie française », le « bon vieil esprit gaulois », c’est-à-dire le manque des respect des femmes, ne sont pas morts. Et tant qu’ils ne seront pas éradiqués, vous trouverez des féministes qui défendront la dignité des femmes. Des pudibondes, celles qui se réclament de la libération des femmes ? Qu’importe, nous étions déjà des mal baisées en 1970 !
Comme nous savons que le féminisme est un humanisme, dont les hommes autant que les femmes, ont à bénéficier, nous vous invitons une fois de plus à nous écouter nos arguments et à sentir, au fond de vous, que nous vous défendons aussi !
Thérèse Moreau
Je me joins à tous ceux et celles qui vous ont fait part de leur mécontentement et colère en raison de la futilité de votre choix éditorial de photo de couverture. Outre que montrer Simone de Beauvoir nue, comme si tout ce que l'on devait retenir d'elle est qu'elle avait «un beau cul» et qu'elle était consommable, va à l'encontre de ses écrits, votre choix illustre cette goujaterie bien française qui ne peut renvoyer les femmes qu'au lit ou à la cuisine. J'espère que nous aurons droit, non aux fesses de Derrida ou de Michel Serres, mais à une relecture féministe de Simone de Beauvoir et du machisme dans votre magazine. Féministement.