SAUVER SA PEAU

La Terre est bleue, ça se voit sur les photos. Et bleu, c’est la couleur des garçons. Partout sur notre planète, les hommes imposent leur loi aux femmes. Et ne me racontez pas des histoires d’amazone, ça m’a l’air frelaté du point de vue historique. Des nanas qui se coupent un sein pour tirer à l’arc, c’est aussi réaliste que de se sectionner les joyeuses pour faire du vélo ! La domination masculine, y’a pas d’échappatoire. C’est tellement universel, que ça à l’air naturel. Comme tombé du ciel. Alors disons le tout net : c’est pas naturel, c’est culturel. Nuance. Ça ne coule pas de source. Ça s’apprend. Ça s’impose et ça doit se maintenir. C’est d’abord dans les esprits, par un conditionnement extrêmement précoce, que s’installe la différence de statut social entre les hommes et les femmes. Ils apprennent à dominer, elles apprennent a se soumettre. De gré ou de force. L’histoire des femmes est indissociable de la violence exercée sur elles pour maintenir l’ordre social tel que nous le connaissons.

Quand un groupe en domine un autre, il trouve toujours des excuses, et elles sont rarement à son désavantage, tant qu’à faire ! Aux yeux du dominant, les dominés sont moins intelligents, moins bons, moins cultivés, moins tout. C’est comme ça que pendant des siècles, les filles ont été considérées comme un accident de la nature, à mi-chemin entre l’homme et la bête. Parce que nous étions vaincues, on nous a convaincues que nous étions faibles, mal foutues, stupides et que donc nous méritions notre triste sort.

Chez nous, en Europe occidentale, pendant longtemps et il n’y a pas si longtemps, les filles n’apprenaient ni à lire ni a écrire. Pas la peine. Ça a fini par faire désordre. Petit à petit, des brèches se sont ouvertes dans le système. Les filles ont eu une chance de démontrer que leur intelligence n’a rien à envier à celles des garçons. A l’époque, ça n’avait rien d’évident. D’autant plus qu’on a longtemps estimé que l’intelligence féminine impliquait la laideur, et n’était donc pas souhaitable. On s’étonne encore très souvent qu’une belle fille puisse être munie d’un QI supérieur à celui d’une huitre perlière, et les gazettes ont insisté lourdement, quand elle a été élue, sur le fait que miss France 2002 a atteint la fac de droit malgré ses parfaites mensurations. Sharon Stone, superstar surdouée et gaulée comme une déesse a coutume de dire qu’à Hollywood, avoir un vagin ET un cerveau est considéré comme incompatible. Malgré la lourdeur de ces résistances, il se trouve aujourd’hui peu de théoriciens de la supériorité intellectuelle masculine.

En ce qui concerne la supériorité physique, en revanche, les choses sont différentes. Non seulement la supériorité physique masculine apparaît comme une réalité incontestable, mais son affirmation systématique est un élément constitutif de l’identité masculine. Etre un homme, c’est bien sûr faire ces choses que les hommes sont fiers de faire avec leur zizi : pipi debout et bander du bout. Décliner pissance et puissance (!). Ça mange pas de pain. Qu’ils pissent debout, on s’en fout. Qu’ils bandent, ça nous arrange. Mais c’est d’abord et avant tout le fait d’être physiquement plus fort qu’une femme qui les structure dans leur virilité. Vous me direz tout ça est très relatif. Une Allemande peut être plus costaude (notez que j’emploie le mot costaud au féminin, je me lance dans le néologisme, vu que le concept n’existe pas…) qu’un vietnamien, mais ça ne fait rien : l’important c’est qu’une allemande est en général moins forte que son frère et que le plus rikiki des vietnamiens est surement plus baraqué que sa copine. Et c’est là que ça commence à zoner. Le glissement de la supériorité musculaire vers la justification de la supériorité tout court est aussi automatique qu’évident : la domination masculine, c’est biscote les biscotos… Vous pouvez toujours arguer que d’autres systèmes de domination, comme l’apartheid ou l’esclavage, ont été imposés à des gens qui ne présentaient aucune infériorité musculaire, la cause est entendue : une réalité physique sert de clef de voûte à la suprématie de nos amis les musclés. Ce n’est pas d’une logique à tout épreuve, car alors ce seraient Schwartzenegger, Stallone, Mike Tyson ou même King Kong qui seraient à la Maison Blanche, mais ça permet à n’importe quel mâle de l’espèce humaine de se sentir supérieur à quelqu’un, c’est toujours ça de gagné.

Une fille affronte très tôt sa supposée infériorité physique. Et surtout ses énormes conséquences. Parfois dès l’enfance, et toujours à l’adolescence, une fille est mise devant l’obligation de s’incliner : elle fait partie des faibles. Pourtant, on sait très bien que la faiblesse des femmes est toute relative. Les femmes ont certes moins de puissance musculaire. Mais elles ont plus de résistance physique. Elles ont donc une plus grande espérance de vie. Excusez du peu : huit ans, soit un dixième de leur existence , de plus que les hommes. Les femmes résistent mieux aux conditions extrêmes, comme les très basses ou très hautes températures. Elles résistent mieux aux périodes de disette, fréquentes dans l’histoire de l’Humanité. Elles résistent mieux à certaines maladies. C’est une forme différente mais incontestable de force physique. Mais curieusement, ces caractéristiques ne sont jamais présentées en termes de supériorité, ce qui serait réconfortant pour les femmes. Plus faibles ici, plus fortes là, chacun son truc… Quand on aborde ce sujet, ce qui est rare, on en parle plutot comme d’un curieux concours de circonstances, jamais comme d’un avantage naturel. Ainsi les hommes se croient plus forts qu’ils ne sont, et les femmes se perçoivent comme plus faibles qu’elles ne sont.

Si vous en avez un jour l’occasion (le contraire serait étonnant) , observez les chahuts adolescents, par exemple l’été au bord d’une piscine. C’est très instructif. Entre hurlements et rires, les garçons se mettent souvent à plusieurs pour attraper une fille, la tenir par les bras et les jambes, la balancer dans l’eau, lui faire boire la tasse… Jusqu’à ce qu’ils décident d’arrêter… En dehors du fait de permettre des attouchements éventuellement bienvenus à cet âge exploratoire, il s’agit aussi de faire passer un message non verbalisé que les filles reçoivent cinq sur cinq… Ils sont forts, ils sont plus forts, ce n’est même pas la peine d’essayer de se rebeller. A cette pression physique les filles n’opposent pas ou peu de résistance. Non seulement ce serait peine perdue, et entrainerait un séance supplémentaire, mais elles passeraient aussi sec pour des coincées, pas drôles, des filles qui n’aiment pas s’amuser. Alors elles crient, se débattent sans conviction, hurlent (les garçons adorent faire hurler les filles…).. Elles font ce qu’on attend d’elles. Ce qui leur vaut l’approbation de leurs compagnons de jeux. Elles n’ont pas vraiment le choix. Elles apprennent ainsi sinon à se soumettre du moins à faire semblant… Sous des dehors bon enfant, le terrain est marqué, les garçons sont confortés, les filles matées. Et c’est cette inscription du côté des forts ou des faibles qui construit leur identité sexuelle.

Mine de rien, cette intimidation permanente (cour d’école, terrain de sport, etc…) fait son effet. Une fille a tendance à s’avouer vaincue dès le début d’un affrontement physique avec un représentant du sexe convexe. Vous me direz que la vie n’est pas un match de boxe et que la civilisation résoud le problème à la base : les gens bien élevés n’en viennent jamais aux mains. Sauf que non. C’est pas comme ça que ça se passe. La violence masculine n’est pas un mythe. C’est une redoutable réalité. D’autant plus redoutable qu’on ne fait rien contre. Elle n’a même pas de nom. On ne la mesure pas. Nous ne disposons pas de statistiques sexuées qui mesurerait qui fait quoi à qui. Ça ferait désordre. Alors ça continue à pleuvoir, à la maison, dehors, en famille, en couple, en vacances, au boulot. Gifles, coups, viols, inceste, mutilations, assassinat, c’est tous les jours. Ici, aujourd’hui. Toute une culture de l’agression, via les idées toutes faites, la pornographie, la littérature, la pub et le cinéma déculpabilise à l’avance les agresseurs et épouvante les victimes potentielles, c’est à dire nous toutes. Que fait l’Etat ? Rien. Que le nombre de cambriolages augmente et c’est toute la presse qui titre sur la recrudescence de l’insécurité. Mais que des centaines de femmes soient agressées chaque jour n’attire pas particulièrement l’attention. De temps en temps, un crime plus horrible que les autres déclenche une émotion particulière. Dans ce cas, on parle volontiers du coupable comme d’un malade. Mais quand il y a tant de “ malades ” ça devient une pathologie sociale. La réponse, évidemment, c’est toute la société qui doit l’apporter. Et elle ne peut être que politique.

En attendant, on fait quoi ? On explique à son agresseur qu’il n’est qu’un minable agent du patriarcat triomphant et qu’il sera jugé par l’Histoire ? On se laisse faire ? Non. On se défend. Martial Vout a écrit une phrase qui quand je l’ai lue, m’a pétrifiée. Elle m’a court circuité le bulbe, si vous voyez ce que je veux dire. Non ? Vous voyez pas ? Alors disons que cette phrase m’a fait comprendre quelque chose que j’ignorais : “ une femme a autant de capacités qu’un homme à défendre son intégrité physique ”. Je n’y avais jamais pensé. Martial nous dit que quand on est menacé de mort, quand on craint pour sa vie, et les femmes qui ont déjà été agressées savent très bien ce que ça veut dire, on a toujours les moyens de se défendre.

Pour vous en convaincre, regardez les animaux. Avez vous déjà observé le comportement d’ un chat (quatre kilos au meilleur de sa forme..) qui se sent agressé ? D’abord il cherche à fuir, et à éviter la confrontation. Si ce n’est pas possible, il se défend, toutes griffes dehors, menaçant et furieux. Il y met toute son énergie, son énergie VITALE. Celle dont dispose tout être vivant. Et ça fait peur. Et c’est efficace.

Martial dit aussi qu’un nez humain est fait de cartilage et que ce cartilage est fragile et douloureux. Même si c’est celui d’un colosse. Et si on le lui écrabouille, ça lui fait aussi mal qu’à n’importe qui. Et ça le neutralise. Au moins temporairement. C’est faisable sans être une athlète, sans pratiquer les arts martiaux pendant des années. Juste en apprenant le geste qui permet de sauver sa peau.

Appel à la violence, que le discours de Martial ? Non, certainement pas. Appel à la défense. L’auto-défense. La préservation de ce que l’on a de plus précieux : sa vie, soi-même. Quand il est impossible de fuir. Quand il faut tout jeter dans la bataille. Martial nous donne une leçon. Une leçon de confiance en soi. La force est dans la tête avant d’être dans les muscles.

Une leçon de survie. Une leçon de vie.

IA

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